Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/08/2000
Mots-clés : critique de cinéma,
 

La Devinière de Benoît Dervaux

Benoît Dervaux n'est pas un inconnu pour nos lecteurs. Cadreur de La Promesse et de Rosetta de Jean-Pierre et Luc Dardenne, nous lui avons consacré un entretien dans notre rubrique de Les Métiers du Cinéma . Il est aussi le réalisateur de documentaires dont Gigi et Monica. La Devinière, son premier long métrage, qui sort en salles cet été, risque de déranger pas mal de monde (médical et institutionnel) et les spectateurs habitués à ce qu'on leur mâche la besogne. Nous leur recommandons de se laisser aller, de regarder et d'écouter sans a priori un film qui plonge dans l'intimité de la folie sans garde-fou, sans filet de protection.
La Devinière s'ouvre sur les images d'un film tourné il y a longtemps, en Super-8, et qui occupe moins de la moitié de l'écran. Une sorte de Home Movie tourné sans le moindre souci du cadre, celui-ci étant chahuté au gré des humeurs de l'opérateur. On voit apparaître des enfants qui courent dans tous les sens, des visages grimaçants, à moitié flous, pris en gros plans qui disparaissent brutalement pour réapparaître en plans moyens, de travers, bousculés par d'autres plans etc., bref une caméra en folie qui rappelle les essais du cinéma expérimental des années soixante. Sur ce pré-générique se greffe la voix-off de Michel Hock, animateur et directeur de La Devinière : " Jean-Claude et les autres, c'étaient 19 enfants réputés incurables, refusés par tous. Certains à quinze ans avaient déjà l'expérience d'une vingtaine d'établissements. C'est pour ces gosses - en somme exilés - que nous avons ouvert le 18 février 1976, dans la région de Charleroi, un refuge, un lieu où l'on peut vivre sans grilles, sans chimie, un lieu où l'on peut vivre sa folie, un asile sûr en quelque sorte. Nous l'avons appelé La Devinière. Ces gosses nous avons fait le pari de ne les rejeter sous aucun prétexte. Plus de vingt ans après ils sont toujours là ensemble et solidaires alors que rien ne les reliaient ".
Nous allons assister pendant 90 minutes aux gestes de la vie quotidienne, aux rituels complexes de ces adultes enfermés dans leur univers propre. Ils peignent, dessinent, bricolent, manifestent leur angoisse dans le mutisme ou par des cris. Pas d'interview bateau ni la moindre explication à ce qui peut paraître un non-sens au bon sens. Benoît Dervaux s'est immergé dans le groupe et filme l'intimité des êtres au plus près, leur vie dans ce qu'elle a de plus singulier sans jamais interrompre le fil du vécu par un discours médical, psychiatrique voire même antipsychiatrique. A l'instar de Michel Hocq, le réalisateur se garde bien d'expliquer ou de juger. A l'instar de San Clemente de Raymond Depardon, nulle trace de voyeurisme dans La Devinière. Le film allie le souci de la vérité à la démarche de captation. L'acte de filmer est fondé sur un respect mutuel entre le cinéaste et ses personnages.
Jean-Claude, le fil rouge du film, qui ne supporte pas les cris d'un compagnon a le feeling avec les animaux, particulièrement un chat noir et un âne qu'il caresse des mains et de la barbe. Il essaie, en vain de transmettre cette chaleur animale à Stéphanie qui est ailleurs, insaisissable.
Les visages sont pris en très gros plans (le fou de peinture, le fou de musique - bricoleur et artificier à ses heures, le catatonique, etc.). La caméra, le plus souvent portée à l'épaule, panote (pas de zooms mais des raccords dans l'axe), le cadre est précis et fouille les regards , fixes de Jean-Claude, absents de Stéphanie ou intelligents et plein d'humanité de Michel. Beaucoup de plans serrés et donc une utilisation systématique du hors-champ comme espace imaginaire, plaçant le spectateur entre ce qui est vu et imaginé. Belle séquence entre Jean-Claude et Michel qui se parlent au téléphone (on entend les réponses off de Michel qui est hors-champ). Le sujet de leur conversation est la mère de Jean-Claude qu'il veut venger du mal que ses soeurs lui ont fait subir. On dévie sur la haine, l'agressivité, la guerre et le risque de l'acting out. Beau plan également que celui de Stéphanie qui mélange son café et son lait dans son bol avec l'index dans un geste élégant. Sourde aux injonctions d'une voix off, elle s'empare du bol d'un autre et rajoute le contenu au sien .
Benoît Dervaux utilise une certaine virtuosité dans les jeux d'entrée et de sortie de champs. Notamment dans la séquence finale où Jean-Claude rend visite à sa mère avec Michel. " C'est mon petit gamin " dit-elle affectueusement. " Tu croyais que j'étais encore petit " rétorque Jean-Claude, saisissant la balle au bond et exprimant son désir. Le dialogue devient abrupt, difficile dans l'hyperémotivité et la parano que dégagent ces deux êtres qui s'aiment mais n `arrivent pas à communiquer facilement par la parole. « Je suis fière de toi » dit la mère, rompant un silence oppressant. Jean-Claude semble absent. « Ce n'est pas le ciel qui te parle, poursuit-elle en se tournant vers lui, je ne t'ai jamais abandonné, c'est ce que je veux te faire comprendre ». Jean-Claude lui offre une cigarette tirée d'un paquet de gauloises bleues. « Ce que je veux c'est que tu vives le plus longtemps possible » lui dit-il. Ils fument ensemble.

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