Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/11/2004
Mots-clés : critique de cinéma,
 

Le Soleil assassiné de Abdelkrim Bahloul

Algérie, 1973. Cela fait dix ans que l'ancienne colonie française est devenue indépendante, mais - on le sait - les blessures de la guerre ne se soignent jamais. On y trouve une certaine jeunesse, coincée entre un monde de références intellectuelles françaises et un pays qui veut s'arabiser au nom de la construction d'une identité. Les pieds noirs ne sont pas bien vus. Surtout s'ils osent crier la diversité culturelle de la région, assumer leur homosexualité et stimuler les jeunes à exprimer librement leurs avis. Jean Sénac - français selon les Algériens, algérien selon lui - anime une émission radio de grand succès, Poésie sur tous les fronts (titre assez éloquent, d'ailleurs.) Sénac dérange. Il le savait. Il l'acceptait : Le poète est l'ennemi des conventions. Le portrait d'un poète maudit ou la chronique d'une mort annoncée à la première personne.
Au départ, Abdelkrim Bahloul voulait faire un documentaire, mais il a préféré construire une fiction inspirée de la dernière année de vie du poète. Si le but était de faire un film d'hommage à la liberté, il est pleinement réussi. Dommage qu'en élevant Sénac au statut de martyr, on bascule parfois dans un discours un peu stéréotypé, même si la poésie est presque toujours présente. On aimerait voir son côté « humain » plus exploité. On connaît ses idéaux, son travail, sa famille d'adoption, mais ses relations ne sont pas assez développées par rapport à son engagement. Qui est Sénac, l'homme, pas le héros ?
Charles Berling interprète Sénac de façon assez juste et sûr de lui. Engagé n'est pas nécessairement un synonyme d'enragé, et l'acteur semble avoir très bien compris cette nuance. Il y a toujours dans son regard bleu un calme et une lumière étonnante.
Le scénario croise le parcours du poète avec ceux de deux étudiants.
Hamid (remarquable première de Mehdi Dehbi) et Belkacem (Alexis Loret) sont acceptés dans le cercle de Sénac après avoir été disqualifiés par le Festival de Théâtre algérien sous prétexte d'écrire une pièce en français. Les deux jeunes incarnent l'espoir d'une Algérie plurielle, cultivée, bref, libre. Ils découvrent en Sénac une source d'inspiration, en même temps qu'ils accomplissent leur passage à l'âge adulte. C'est pour cela que le film bascule à partir d'un certain moment dans une sorte de récit sur la perte de l'innocence. L'assassinat de Sénac devient l'écho politique et social de cette naïveté perdue, typiquement adolescente.
Le montage de la séquence de la mort, enchaînée avec une déclaration d'amour ratée, suggère ce lien entre la punition sociale et la désillusion personnelle. Ils voulaient changer l'Algérie, ils finissent peut-être par se changer eux-mêmes. Sénac avait proclamé : Et vous verrez, jeunes gens, que ma mort est optimiste. On se réserve le droit d'en douter.

 

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