Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Octobre 2015
19/06/2015
Mots-clés : premier long métrage, guerre,
 

Ni le ciel ni la terre de Clément Cogitore

Seuls, les hommes

Ni le ciel ni la terre était présenté à Cannes dans la sélection parallèle de La Semaine de la Critique. Il est reparti avec le prix de la Fondation Gan, qui consiste en une aide à la diffusion. Il revient en compétion Première oeuvre de fiction au FIFF de Namur. Premier long-métrage de Clément Cogitore, Ni le ciel ni la terre, coproduit par Tarantula, met Jérémie Rénier au premier plan, dans le rôle d'un capitaine planté avec ses troupes en Afghanistan, en poste près des lignes rebelles tenues par les talibans.

Co-écrit avec Thomas Bidegain, présent à Cannes à la Quinzaine avec son tout premier passage derrière la caméra, Les Cowboys, autre coproduction belge, on retrouve dans Ni le ciel ni la terre les thèmes qui hante le cinéma du co-scénariste attitré de Jacques Audiard : l'affrontement entre les hommes lâchés entre eux dans un vide de sens vertigineux, les soubresauts des guerres, la confrontation à une altérité radicale. Film de guerre, Ni le ciel ni la terre plonge aux côtés de ces soldats, caméra portée à l'épaule, et s'immerge dans leurs mouvements, leurs regards et l'angoisse qui va grondante quand leur monde se dérobe à toute explication. Car dans ces montagnes désertiques et rocheuses, sur lesquelles vient résonner, profonde et lente, la musique de la viole de gambe de Jordi Saval, les hommes, tous les hommes sont seuls. Et abandonnés. Un premier essai ambitieux, remarquable et profond. 

Jérémie Renier dans Ni le ciel ni la terre de Clément Cogitore

Conte philosophie, sensuel et physique, ce premier long-métrage d'un cinéaste avant tout plasticien et vidéaste rappelle le cinéma de Claire Denis. Peut-être parce qu'il tente lui aussi d'aller filmer le réel dans sa sécheresse la plus totale pour en saisir les vibrations physiques et opaques et questionner l'épais mystère de notre présence à un monde muet et silencieux, réfractaire à toute interprétation. La scène de danse du soldat en transe semble presque un contrechamp à la danse mémorable de Denis Lavant dans Beau Travail, un autre film sur des soldats. Mais tandis qu'à Djibouti, ils étaient désœuvrés, ici la guerre est intense, partout, à tout moment menaçante. Par l'entremise d'une caméra portée parmi les corps des autres hommes, Cogitore nous plonge dans le quotidien d'un groupe de soldats dans les hauteurs afghanes. Sur les deux collines qui surplombent une vallée, le village au loin, et les territoires rebelles tenus par les talibans, deux postes sous le même commandement se font face et surveillent. Un monde de rocailles et de poussières, de ciel gris et plombé. En quelques scènes qui plantent le décor, Ni le ciel ni la terre réussit à installer un climat de tension électrique et d'étrangeté déstabilisante où un berger qui s'approche au loin est une potentielle menace, où les balles se mettent à siffler sans qu'on sache d'où elles proviennent.

Surveillants eux-mêmes surveillés, les regards se démultiplient dans ces espaces où l'on guette et l'on est guetté. L'ennemi tapi dans l'éclat de la lumière ou l'obscurité de la nuit, dont on ne connaît ni l'ombre ni le visage, est partout, invisible, qu'on passe l'horizon aux rayons X, qu'on cherche quelques ombres à travers d'autres lunettes, qu'on tente de dévoiler quand il se cache derrière une couverture thermique. Et ces images d'un réel passé à travers les yeux de la technologie, toujours montées en regard subjectif, contrechamp des regards aux aguets, couvrent la réalité du monde d'une sorte de double fantomatique. Mais la technique déployée de tous côtés ne peut lutter contre les corps des hommes, quand il s'endorment, quand ils angoissent, quand ils rêvent... Dans ce paysage aussi aride et sec que le désert, la nuit, soudainement, des soldats disparaissent. Ils s'évanouissent littéralement dans l'obscurité. D'abord un chien, puis deux hommes. Puis un troisième... Le Capitaine Antarès est prêt à retourner la vallée pour les retrouver, à violenter les villageois avec lesquels il tente d'entretenir des rapports entre méfiance et confiance, à pactiser avec l'ennemi même, s'il le faut. Sa foi en lui-même est profonde. Sur le terrain, il n'a jamais abandonné ses hommes, leurs corps, et pas même des voitures. Mais au fur et à mesure que les hypothèses s'effondrent, ni la violence ni la technologie ne viennent à bout de ce mystère qui ne s'éclairera - à peine - qu'après avoir écouté enfin la parole de l'autre, ses contes, ses légendes. Que d'avoir entendu au fond de ses rêves les échos de ces croyances lointaines.

Kévin Azaïs dans Ni le ciel ni la terre de Clément CogitoreMais que voit-on ? Que croit-on ? Vérité, mensonge, croyance, défiance, d'un côté comme de l'autre de cette frontière imaginaire que la guerre a engendrée, les hommes sont perdus, qu'ils se raccrochent à leurs armes, à la musique (la magnifique scène de transe du soldat furieux), à leur conflit, à leur foi... Et ce qu'il reste, c'est la fiction qu'on invente pour consoler les vivants de la perte, de la mort, de la disparition, de l'inexplicable car « ni le ciel ni la terre ne les pleurèrent et ils n'eurent aucun délais », est-il écrit dans le Coran. Ne reste que des images pour questionner d'autres images, qui n'existent peut-être qu'à partir de la foi qu'on leur accorde.

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