Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
06/10/2006
Mots-clés : publication,
 

Publication : Eloge des seconds rôles de Serge Regourd

Entre Michel Aumont et Dominique Zardi, il existe une variété de comédiens aux interprétations, carrières, cotes d’amour et reconnaissances fort distinctes les unes des autres. Dans « Eloge des seconds rôles », l’auteur et professeur d’université Serge Regourd, féru de cinéma français, entend réhabiliter « ces visages que tout le monde connaît mais sur lesquels on ne peut mettre un nom », parties intégrantes de notre patrimoine cinématographique.

 

Du « simple » figurant au jeune premier, en passant par la star avérée, le cinéma doit beaucoup aux rôles. A tous les rôles. Pourtant, concrètement, une différence de statuts se remarque : les « confirmés » sont extrêmement médiatisés (tant au point de vue professionnel que privé) alors que les figures secondaires demeurent méconnues pour la plupart même si elles ont participé aux plus grands classiques. Pour expliquer cette hiérarchie, Serge Regourd estime que la légitimité et la notoriété des premiers sont aujourd’hui associées à la robuste logique marchande alors que celles des seconds sont coincées entre « la puissance médiatique boursouflée de stars bancairement estampillées » et « l’anonymat paupérisé des hordes d’intermittents (…) » ? Ainsi, la presse spécialisée ou non s’affole pour ceux qu’elle appelle les stars quand elle en ignore d’autres, moins emblématiques, qui sont également à l’image. Manquement remarqué par ailleurs dans un ouvrage supposé de référence, le « Dictionnaire du cinéma populaire ». Sur ses 800 pages, il en réserve deux à ceux qu’il qualifie d’« acteurs de complément » (ndrl : des figurants) à l’instar des quasi inconnus Philippe Léotard et François Périer ! Trouble sémantique ou artistique ?
Les seconds rôles devraient-ils dès lors demeurer mineurs et ombragés par leurs illustres compagnons de tournage ? Pas sûr au vu des castings très métissés des nombreux classiques des années 30-50 : des personnages « secondaires » hauts en couleur sont choisis par Clouzot (citons entre autres Noël Roquevert et Pierre Larquey dans L’assassin habite au 21 et Le Corbeau), Renoir (Dalio et Carette dans La Grande Illusion et La Règle du Jeu) ou encore Becker (Lino Noro, Le Vigan dans Goupi-Mainsrouges). Des noms quasiment oubliés mais qui ont participé au succès de ces films.
Aujourd’hui, les règles ont globalement changé dans la production française : les différentes catégories d’acteurs ne coexistent plus équitablement tant les scénarios et le public s’intéressent aux « noms ».
Sans compter que les budgets de production sont tels que le nombre et l’importance des personnages diminuent considérablement. Néanmoins, l’opposition s’organise. Comme pour les films d’antan, les interprètes dans leur ensemble contribuent au propos du film en lui conférant leur beauté, leur générosité, leur rigueur, leur intelligence et leur humanité. « Saint Jeunet », par exemple, a décidé de faire du cinéma et de restituer le charme dégagé par le ballet mêlant premiers et seconds rôles (l’auteur remercie d’ailleurs le réalisateur et ses comédiens Pinon, Rufus, Holgado, Ortega, Laguna, Perrier, Tautou, Debbouze, Cancelier, Merlin, Nanty, Moreau, Foster, Cotillard, Cornillac, Vuilllermoz, …). Ce n’est pourtant pas le seul à s’entourer d’une équipe de comédiens plus ou moins connus. Colline Serreau dans Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux?, Yves Robert dans Salut l’artiste, Costa-Gravas dans Section Spéciale ou encore Agnès Jaoui dans Le Goût des Autres soutiennent l’hétérogénéité des acteurs. De ce fait, s’émanciper du tout au « bankable » en accordant du crédit aux seconds rôles se révèle être un acte autant artistique que politique. Un acte soutenu par l’exception culturelle et loin d’un marketing à toute épreuve. Au moment où La Raison du plus faible de Belvaux accorde la part belle à Semal et Descamps, on ne peut que s’en féliciter.

 

Eloge des seconds rôles de Serge Regourd. Carré Ciné n°38 : Séguier – Archimbaud. 86p .

commentaires propulsé par Disqus