Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/02/2003
Mots-clés : critique de cinéma,
 

Quand tu descendras du ciel d'Eric Guirado

 Quand tu descendras du ciel reprend la trame d'Un petit air de fête, l'un des moyens métrages réalisés par Guirado en 1999 : Jérôme est fils de fermier. Son père est mort depuis longtemps, c'est donc à lui de veiller au maintien de l'exploitation familiale.
A cause de ses nombreuses dettes, il décide de quitter sa campagne profonde pour la ville, dans le but d'y trouver un travail pour ramener un peu d'argent à la maison. Seulement voilà : la ville n'est pas si hospitalière, et le rat des champs se transforme rapidement en pigeon de service - son boulot consistant à ramasser les SDF et à les jeter dans les champs bordant l'agglomération. Jérôme, pas habitué à tant d'exclusion, décide de réagir, d'autant plus qu'il s'est lié d'amitié avec un sans abri, La Chignole...
Ce qu'il y a de neuf ici (longueur oblige), c'est évidemment la profondeur des personnages, pourtant déjà bien croqués dans ce Petit air de fête d'il y a quatre ans. Pour un premier jet, c'était en tout cas fort prometteur... d'autant qu'il y pointait une réelle envie de développement, ne serait-ce que par les trous laissés volontairement béants dans le scénario. A cet égard, Eric Guirado ne s'est pas mal débrouillé pour gonfler son intrigue à coup de personnages aux contours affinés (Jérôme, Lucien - son collègue - et ses problèmes familiaux, La Chignole), mais aussi de nouvelles têtes, comme la soeur de Jérôme et cette journaliste opiniâtre en plein apprentissage. L'histoire ne se résume plus dès lors à cette croisade naïve d'un campagnard en ville prêt à réparer toutes les injustices, mais à un constat féroce et désabusé d'une société en pleine dérive sécuritaire, victime malgré elle d'un déficit de communications entre les différentes couches de la population (riches/pauvres, employeurs/employés, parents/enfants, soeur/frère, etc.). « En ville, on est prêt de tout mais on voit pas grand monde » : cette phrase, dite sur un ton amer par Catherine, la femme de Lucien, résume ainsi à elle seule tout le film, et tout ce qu'il sous-tend.
 Sorte de « docu-drama » à la française, Quand tu descendras du ciel croque ainsi avec acuité les laissés-pour-compte de notre société : Jérôme, « bouseux » à l'innocence intacte, La Chignole, clodo au grand coeur mais qui refuse toute condescendance, Lucien, pauvre sous-fifre prêt à tout pour gagner sa croûte, l'apprentie-journaliste encore pleine d'idéalisme, etc.
 En dépeignant à travers ces quelques personnages bien choisis (parfois, certes, à la limite du stéréotype) une réalité qui n'est pas rose, Guirado a donc réussi un film à la fois émouvant et coup de poing, proche en cela de films comme Ressources humaines ou encore Raining Stones. Car loin de lorgner vers un certain misérabilisme - Guirado se refuse d'aborder un tel sujet (les arrêtés anti-mendicité si chers à Sarkozy) avec trop d'empathie -, Quand tu descendras du ciel déborde, au contraire, de légèreté et d'humour. A cet égard, la scène de dispute entre Jérôme, sa soeur, son copain et Lucien se révèle tout simplement jubilatoire : en quelques répliques bien senties, Guirado nous résume brillamment son propos (à savoir qu'il ne faut pas se fier aux apparences) et, cerise sur le gâteau, nous arrache le sourire.
Quand tu descendras du ciel n'est que le premier long métrage d'Eric Guirado, et déjà l'on repère un énorme talent. Sa justesse de ton, son humour à toute épreuve, sa maîtrise élégante de la caméra (Guirado ose même certains effets de style : flous, parasitage, rêve étrange, etc.) et sa direction d'acteurs (Benoît Giros - déjà le Jérôme d'Un petit air de fête - a d'ailleurs reçu pas mal de prix, il y a quatre ans, pour son interprétation de campagnard en vadrouille) en font certainement un réalisateur à suivre de très près.

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