Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
09/07/2009
 

Sans rancune ! d’Yves Hanchar

 

Y’a d’la joie…
Toute l’équipe de Sans rancune ! était là, à Flagey, au Festival du Film Européen de Bruxelles. Et avec elle, l’ambiance joyeuse que nous avions sentie pendant le tournage et que le film confirmait : Yves Hanchar, qui n’avait pas tourné depuis plusieurs années, justifiait son absence par un crash d’ordinateur qui nous laissa tous tout à fait dubitatifs ; Milan Mauger, qui tient le rôle principal du film, saluait la tenue vestimentaire de Thierry Lhermitte (une chemise noire éclatante d’étoiles blanches, très originale) ; le comédien du Splendid, quant à lui, avec beaucoup de gentillesse et une modestie à laquelle on ne s’attendait pas, remerciait d’abord la cantine puis le réalisateur belge de lui avoir offert ce rôle. Et on le comprend !

C’est que sa prestation est étonnante. Lhermitte, on ne l’avait pas vu si bon depuis… depuis… on ne sait plus… depuis que Le Père Noël est une ordure  (comme on n’a pas grand goût pour les grosses comédies françaises grasses et poisseuses, on n’y revient pas... ) ? Ici, son personnage de professeur de lettres mystérieux et magnétique aux méthodes peu orthodoxes, qui apparaît, disparaît, amène beaucoup de vivacité et de gaieté à ce film. Le retournement final donne à son personnage une belle profondeur que son beau visage vieilli aux yeux perçants porte avec beaucoup de douceur et de classe.
sans rancune

C’est que, dans le genre ordure de père, il s’y retrouve, d’une certaine manière, et d’une certaine manière seulement…Mais aïe aïe aïe ! Encore un film dont on ne pourra pas tout dire sous peine d’en dévoiler tous les secrets !

Disons que son personnage, Vapeur (surnommé ainsi par ses élèves parce qu’il va à toute vapeur) est un professeur à la Keating (Le Cercle des poètes disparus – pour faire un peu cinéphile), à la Socrate (pour faire très sérieux), l’une de ces figures du pédagogue qui ne transmet pas un savoir, mais qui éduque une intelligence. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, après « la grande chaîne des débiles », comme il le lance à la face de ses élèves, à quoi auront servi tous ces morts, si l’on n’a pas retenu la leçon : « savoir dire non » ? Vapeur apprend donc à ses élèves à être autonomes. Quel plus bel enseignement que celui de la liberté ? On ne vient donc pas avec des livres à ses cours, on y est continuellement bousculé, et Laurent Matagne sera cantonné dehors tant qu’il n’aura pas écrit quelque chose d’original et de sincère (notons au passage la citation de Radiguet : « Le vrai original est celui qui essaie de faire comme les autres, mais n’y arrive pas »). Peu à peu, l’encourageant, le vexant, le poussant, Vapeur éveille Matagne à l’art du récit. Eveilleur des consciences donc, mais aussi des vocations, Vapeur prend toute la place d’une figure tutélaire laissée justement vacante puisque Laurent Matagne est orphelin de père. Et l’élève de redoubler cette figure, puisqu’il commence à le soupçonner d’être son vrai père, bombardier, disparu quelques années plus tôt au-dessus de la Manche.sans rancune

Dans l’atmosphère joyeuse et bonne enfant de cet internat retiré du monde, en pleine campagne lumineuse, Sans rancune ! est entièrement tourné – ou presque - du point de vue de son jeune héros (Milan Mauger tient pour la première fois, le rôle principal d’un film, occupe pratiquement chaque plan avec une aisance et une élégance étonnantes) et le film épouse les méandres de son imagination. Sans rancune ! multiplie les projections, va et vient entre vérité du récit et récit de la vérité, tresse les histoires et les spectacles les uns aux autres : Vapeur sur la scène de son estrade, la comédie que se jouent Laurent Matagne et son ami Boulette, partis tous deux enquêter sur l’identité de Vapeur qu’ils ont décidé de démasquer (et Boulette, interprété par Benoît Cauden, est un vrai régal en « cher Watson »), les histoires qu’écrit Laurent, celles que lui raconte sa mère qui tente de l’arracher à ce père qui le hante et celles qu’il s’invente à son propos… Et le film se clôt sur une réplique de Vapeur à Matagne digne de Shakespeare « Ce n’est pas la vérité qui compte, tu le sais maintenant ! » … Car ce qui compte, au final, c’est le lien par lequel on peut réparer la vérité (mais on n’en dira pas plus !!! Zut !)
Lumineux et coloré, joyeusement accompagné d’une musique cristalline et jazzy, un brin nostalgique, film d’apprentissage aux accents de polar, comédie douce-amère tissée de burlesque, de duels et de vaudevilles, Sans rancune ! est une comédie intelligente et joyeuse, doucement moqueuse, tranquillement ambitieuse (et l’on comprend mieux le temps qu’il aura fallu pour faire aboutir le scénario). C’est qu’ambitieux, il faut l’être pour vouloir tisser, dans la même matière d’un seul film, autant de thèmes délicats (la naissance d’une vocation, l’apprentissage de la liberté, la quête de l’identité, la conquête de soi-même, les rapports entre hommes, et ces autres, plus complexes, entre un père et un fils, celui de la vérité et de la fiction, de l’ambivalence morale, de la figure héroïque etc. etc. etc.) et summum de la modestie, le faire avec douceur et joie…

Quand bien même, le film mériterait plus de vigueur dans sa forme, que les coupes du montage ne sont pas toujours assez franches, qu’il prend le risque, trop plein, de la lenteur, il n’en reste pas moins un film grand public fin et gai, qui traite son spectateur avec respect et ses personnages avec tendresse et dont on ressort ragaillardi…

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