Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/02/1997
 

Savoir pourquoi

Différence et répétition.
Savoir pourquoi est à tous les niveaux un film exceptionnel. Développant son propos sur neuf heures de projection, en neuf chapitres d'une heure chacun, il met à nu ce qui fonda et autorisa le pouvoir nazi. Il analyse les enjeux historiques qu'un tel surgissement suppose, en dissèque l'évidence totalitaire et démagogique et montre que le national-socialisme, loin d'être une erreur de parcours du nationalisme, en est le produit logique, résultat d'une conception du monde où le pouvoir de l'argent détermine les solutions sociales.
Plus qu'une somme de ce qui a déjà été fait à ce propos, Savoir pourquoi innove et bouleverse ce qui se voulait vu et connu en articulant histoire et mémoire comme les deux temps d'une seule et même nécessité : comprendre un instant monstrueux autant que capital de notre passé pour être à même aujourd'hui d'en retrouver la continuité comme la permanence et partant de là, savoir y réagir.

Une aventure

Film de combat, responsable, Savoir pourquoi est aussi une aventure cinématographique hors du commun. D'abord parce que Lydia Chagoll et Frans Buyens ont su trouver le terrain d'une réelle complicité où leurs regards respectifs se mélangent, s'enrichissent mutuellement jusqu'à créer une unité de ton et de propos rarement vue au cinéma. Ensuite parce qu'ils ont été jusqu'au bout de l'engagement qui anime leurs oeuvres respectives depuis tant d'années en évitant les pièges du didactisme ou de l'idéologie. Ils ont voulu leur parole singulière et essentielle, libre de sa durée et de ses enjeux. Ils ont évacué tout élément qui viendrait en distraire la tension, avec une rigueur et un souci de cohérence qui sont à la base de l'émotion que suscite le film.
Enfin parce qu'ils ont su trouver l'esthétique qu'un tel sujet et un tel engagement impliquent. Véritable invention d'une parole personnelle, Savoir pourquoi se double d'un travail de construction remarquable où tout est mis en oeuvre pour amener le spectateur à se réapproprier un instant de son histoire et, ce faisant, à reprendre pied dans ses responsabilités d'aujourd'hui.
Le dispositif du film est très simple, il s'articule sur deux axes : l'histoire et la mémoire, le regard objectif et la parole subjective, l'analyse et le témoignage, le point de vue collectif et la lutte individuelle. L'unité de ces deux approches naît d'une même volonté de dépouillement et d'un même refus du spectaculaire dans leur traitement respectif.
Pour la partie historique, deux voix, celles d'un homme et d'une femme, deux comédiens, rapportent et analysent le surgissement et l'évolution du nazisme jusqu'à sa conclusion mondiale. Elles s'appuient sur un montage de photos, peintures, dessins, conçus par ou contre le nazisme et où chaque élément est choisi non seulement pour ce qu'il représente mais aussi en fonction de son intégration à l'ensemble. Chaque document, chaque mouvement de caméra qui les parcourt possède son autonomie et est en même temps comme l'écho de ce qui précède et l'annonce de ce qui va suivre. Jamais entre les voix et les images ne se glisse un souci d'illustration ou une quelconque redondance. Loin d'évoluer en parallèle, voix et images se complètent et se répondent en une dialectique savante que viennent ponctuer des noirs et des silences qui sont autant de distance propre à la réflexion.
Il y a dans cette mise en relation comme un travail de compositeur, d'architecte et de peintre, une intelligence de ces arts qui trouve dans ce cinéma une singulière résolution. La deuxième partie est composée uniquement des témoignages de quelques personnes qui pour avoir résisté au fascisme, ont vécu les camps. S'y retrouve le même souci de dépouillement, la même volonté d'aller à l'essentiel. Un témoin parle assis devant le décor unique d'une toile de fond dont la couleur varie en fonction de ses souvenirs. Les cadres sont fixes, trois focales instaurent un rapport humain proche de la personne qui parle. C'est tout et c'est d'une justesse implacable.

L'usage de la parole

La parole des témoins n'est pas de l'interview. C'est quelqu'un qui se souvient et dont les souvenirs nous sont livrés par bribes, l'usage de plans colorés comme le décor découpant la parole et accentuant sa portée. Et le spectateur d'être avec ceux qui se souviennent, d'être partie prenante de ces instants détournés du passé qui nous interrogent encore. Car rien ne vient nous distraire, aucune échappatoire ne nous est laissée, nous sommes là et nous écoutons.
Ce qui fait l'urgence et la nécessité d'un tel film vient de ce que mémoire et histoire sont les deux composantes d'une même démarche, d'une même saisie de la réalité et d'un même projet de vie.
Pour comprendre ce que dénonce le film, en percevoir les dimensions cachées, il fallait se donner le temps de s'approprier son projet et d'écouter ses auteurs. La durée choisie par Lydia Chagoll et Frans Buyens s'impose en cours de projection, va de soi, n'est jamais gratuite. Elle crée un espace entre ces deux temps, histoire et mémoire, qui est celui où le spectateur noue par lui même les fils qui le ramènent au présent. Ainsi la parole de Savoir pourquoi surgit comme la vérité d'un projet de vie qui aujourd'hui nous est plus que nécessaire.

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