Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
 

Sous le figuier, de Anne-Marie Etienne

À la mort, à la vie !
Avec son cinquième long métrage, notre compatriote Anne-Marie Etienne met en scène une vieille dame en train de mourir, accompagnée jusqu’au bout par quelques proches. Lisez cette phrase et, tout de suite, le multi primé Amour, de Michael Haneke, vous vient en tête. Sauf que le film d’Anne-Marie Etienne est son parfait contraire. Pour l’un, la mort de l'être cher est vécue comme un drame sombre et solitaire, une rupture inéluctable qui n'engendre que désespérance. Pour l’autre, la disparition programmée d’une personne qui, tout simplement, s’en va en ayant fini son parcours, fait partie de la vie et s’inscrit dans sa continuité. La mort n’est pas rupture, puisqu’il y a transmission. Anne-Marie Etienne s'intéresse aussi à ceux qui assistent ce décès, en particulier à ce que cette perte révèle de leur être intime et à la profonde empreinte que la vieille dame laisse en eux. Là où Haneke accouche d’une œuvre tourmentée, marquée au fer rouge d’une souffrance insoutenable, la cinéaste livre, sans prétention aucune, un film solaire, généreux et profondément ancré dans la vie.

sous le figuierDans Sous le figuier, la mourante s'en va, en douceur, au milieu d'une famille d'élection. Au long d’une mise en place quelque peu laborieuse, nous faisons donc connaissance avec les différents protagonistes. Ils sont surtout trois, qui s’empêtrent dans leur vie. Nathalie, au passé sentimental fait de ruptures à répétition, s’est totalement investie dans son boulot, au point de n’avoir pas vu grandir sa fille. Christophe est le père célibataire de trois gamines qu’il adore, mais derrière lesquelles il s’épuise à courir. Joëlle s'éparpille dans ses activités sociales et professionnelles pour éviter d’affronter sa propre famille, sa mère qu’elle ne voit plus, son couple qui se perd, sa fille qu’elle oublie un peu partout… Et puis, il y a Selma, une vieille dame un peu originale, qui aujourd’hui s’économise, mais profite au maximum de ce que la vie peut encore lui offrir. Nathalie la connaît depuis toujours, Christophe est le meilleur ami de Nathalie et Joëlle a rencontré Selma dans un restaurant où la vieille dame tire les cartes pour les clients. Nathalie a loué avec Christophe une maison de vacances dans la campagne ensoleillée pour se poser, faire le point. Quand elle apprend que Selma n’a plus que quelques semaines à vivre, elle lui propose de les accompagner. La vieille dame accepte à la condition d’emmener aussi Joëlle… et les enfants.

Une demi-heure du film est passée, et, il faut bien le dire, pas encore grand-chose de ce qui en est le cœur n’est encore montré. On a juste fait connaissance et posé la situation. Mais, malgré le dynamisme et l’humour, la réalisatrice peine à trouver le ton juste, se réfugiant dans les artifices de l'écriture de scénario et de dialogues. Un ton très haché, speed, le zapping constant d’un personnage à l’autre oppose la réalité inconfortable des différents protagonistes à l’apaisement progressif de la seconde partie, quand tout ce petit monde va se retrouver dans la grande maison à la campagne.

Et, dès ce moment, le film se pose, prend son souffle, acquiert son rythme. Efficace et subtile, Anne-Marie Etienne devient à l’aise avec ses cadres, ses décors, et installe ses scènes dans la durée. Et sous le soleil, dans les merveilleux paysages de ce petit coin de Moselle luxembourgeoise, le spectateur est embarqué avec Christophe, Nathalie et Joëlle dans une aventure qui leur prendra l’été : celle de la fin de la vie de Selma et du (re)commencement de la leur. On entre enfin dans ce qui fait le corps du film : la transmission. Car alors qu’ils pensaient assister Selma dans ses derniers moments, c’est elle qui va les aider à prendre du recul, à respirer, à faire la sieste sous le figuier et, surtout, à reprendre contact avec eux-mêmes pour faire repartir leur vie.

Sous le figuier est un film classique, qui fonctionne sur les petites choses du quotidien, procède en touches fines et préfère le portrait rayonnant d'une vieille dame sur fond de tendresse, d'amitié et de sensibilité à l’exploration morbide de l’arrachement. Cela semble suffire à certains pour le ranger très vite au rang des petites productions télévisuelles ringardes, ce que n'a pas manqué de faire une certaine critique parisienne un peu condescendante - l'accueil des internautes sur les sites web d'opinion, comme celui des spectateurs en France aura été plus chaleureux. Sous le figuier a peut-être sa part de maladresses et de fausses notes, mais compte aussi à son actif de solides qualités : une deuxième partie subtilement écrite, une palette impressionniste, précieuse, lumineuse égrenant les moments de grâce ordinaires : les enfants dans la piscine, le chapeau de paille de Selma, les petits déjeuners apportés à la vielle dame, les moments d’intimité, les regards, les sourires, … et le figuier. Avec tout cela, Anne-Marie Etienne parle de façon délicate de choses primordiales : la vie, la mort, ce qui passe entre les humains, la difficulté d'être dans une époque qui nous perd en fausses valeurs (rentabilité, productivité, exploitation,…). On est certes plus proches du cinéma de Jean Becker que de celui de Leos Carax, mais on est loin quand même de la bluette écervelée à base de pathos lacrymal et de bons sentiments faciles.

sous le figuierEt puis, il y a l’évidence de Gisèle Casadessus qui attire tous les regards. Une fois de plus, est-on tenté d’écrire, car cette grande dame du théâtre français de 99 printemps s’est à plusieurs reprises fait remarquer ces dernières années dans des rôles difficiles, comme celui de la vieille dame de La tête en friche.

Sous le figuier est du cousu main pour elle, mais elle y est extraordinaire de charme. L’espièglerie et la tendresse des regards en dessous, cette manière de s’approprier son texte. Parfaite. Ce n’est pas que la grande actrice qu’est Anne Consigny démérite dans la comédie légère, ni que Jonathan Zaccaï et Marie Kremer ne sont pas à leur place, mais Sous le figuier est un festival Casadessus qu'il serait dommage de manquer, quitte à prendre patience pendant la première partie, et même pour les allergiques du cinéma de Jean Becker.

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