Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/01/2004
Mots-clés : critique de cinéma,
 

Stormy Weather de Sólveig Anspach

Un désespoir tranquille

 Dans un hôpital psychiatrique bruxellois, une femme emmurée dans son silence erre de corridors en salles de soins, le visage habité d'une trop grande douleur. Personne ne la connaît, personne ne sait d'où elle vient. Énigme de la folie, elle est arrivée là, la tête pleine d'une mer en tempête, rature tourmentée à la surface de la normalité. Fascinée et bouleversée par cette souffrance muette, Cora, une jeune psychiatre, s'attache à cette femme blessée et progressivement gagne sa confiance. S'installe alors entre elles, une intimité presque charnelle où Cora se livre et joue sa vie comme un don de soi jusqu'au jour où au cours d'une promenade en forêt, le mur du silence se brise et l'inconnue se croyant perdue crie le nom de Cora comme un appel au secours.
Premier pas vers une guérison que l'on devine difficile, ce cri restera pourtant sans lendemain. Enfin identifiée, la femme sans nom est repartie via son ambassade vers son pays d'origine, l'Islande. Départ brutal qui laisse Cora désemparée face à une décision administrative qui lui semble par trop injuste. Aussi refusant d'assumer une telle rupture, elle décide, sur un coup de tête, de partir pour l'Islande où dans un petit village de pécheurs au paysage glacé de grisaille hivernale, elle retrouve Loa, sa patiente, qui plus que jamais privée de parole, vit auprès de son mari et de son enfant, ayant repris son travail dans une exploitation industrielle de poissons.
A partir de là, Stormy Weather, le dernier film de Sólveig Anspach, propose une vision de notre monde d'une désespérante tristesse. Se serait desservir le film que d'en livrer ici le déroulement tant la part d'ombre de la vie de Loa, le parcours chaotique de Cora, la résolution finale de leur relation font l'objet d'un suspens feutré où le spectateur s'investit et doit participer. Car judicieusement construit Stormy Weather intrigue et l'on suit avec intérêt les tentatives de Cora pour enrayer un état de chose qui touche et dérange tout à la fois. Jouant son film sur la sincérité de ses personnages, Solveig Anspach dirige ses comédiennes avec beaucoup de vérité et use d'une caméra à l'épaule qui renforce encore le côté réaliste des situations. 
On y croit et c'est justement parce que Stormy Weather à cette dose de vraisemblance, parce que Sólveig Anspach a su trouver le ton juste dans l'écriture du scénario et la fluidité de réalisation qui entraîne l'adhésion, que son film est tout à la fois réussi et complètement démoralisant. Car plus l'histoire de Cora et Loa évolue et plus il nous est difficile d'échapper à toute l'écoeurante banalité d'une défaite quotidienne. Images crépusculaires de notre présent en voie de déshumanisation, Stormy Weather déroule nos vies comme des lambeaux angoissés de chairs à vif en route vers l'isolement de la folie ou la sécurité du renoncement. Ce qui choque en définitive dans ce film est cet acquiescement devant l'inacceptable, cette douce complaisance à nous plonger dans ce pessimisme tranquille jusqu'à ne plus voir d'autre alternative à l'horreur que la soumission et l'abandon. Et de se poser alors la question de l'enjeu d'une telle démarche, le pourquoi d'une telle volonté à souscrire au sinistre de la résignation. Question sans réponse immédiate mais qui laisse un sentiment déplaisant en fin de film. Et ce n'est pas l'évocation fragile d'une possible chaleur qui viendra réchauffer un film dont le plan final est très éloquent. Filmées de l'arrière d'un bateau qui emmène Cora s'éloignent les falaises noires de l'île où Loa hurle en silence son insupportable refus et la nuit recouvre lentement une mer houleuse et blême, occultant définitivement jusqu'à la plus petite lumière.

 

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