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Boris Lehman / Antonin Artaud

Publié le 11/02/2022 par Bertrand Gevart / Catégorie: Sortie DVD

Dans le tumulte des mouvements antipsychiatriques des années soixante, naissait à Bruxelles le Club Antonin Artaud, un lieu d’expérimentation et d’avant-garde dans lequel le cinéaste belge Boris Lehman créa un collectif donnant lieu à une production de plus d’une centaine de films hybrides, interrogeant toujours un peu plus « l’antre » du cinéma, dans un rapport brutaliste à l’image. Loin d’une approche purement « thérapeutique » par l’art, il s’agissait tout d’abord d’élaborer des expériences filmiques et de nouvelles possibilités de formes narratives.
Aujourd’hui, que reste-il de ces expériences cinématographiques ?

Boris Lehman / Antonin Artaud

La société d’édition Re:voir, qui s’attèle à faire découvrir des productions plus marginales du cinéma expérimental (mais aussi avant-gardistes, conceptuelles, personnelles, …) propose une réédition de sept films : Symphonie - Ne pas stagner - Le ventre, un super monde - Mon délire, Le Saint Michel - Villofolie - Maurice D. - J’ai mal à ma maman, repris sous le titre Club Antonin Artaud.
Expériences cinématographiques en milieu psychiatrique, résultat d’une collaboration entre d’anciens pensionnaires psychiatriques et Boris Lehman. Ce coffret Dvd est augmenté d’un livre de 48 pages conçu par Boris Lehman et Guy Jungblut, reprenant des descriptifs, des textes et des photogrammes, apportant un précieux éclairage sur chaque film. Soulignons notamment le texte du cinéaste Boris Lehman faisant office d’introduction et qui permet d’ancrer le contexte spécifique de création de cette association et d’une telle démarche dont le discours critique face aux institutions psychiatriques traditionnelles est, nous allons le voir, au centre du rapport à l’image.
Il est tout aussi remarquable de constater que chacun des sept films est également accompagné de courts textes reprenant des indications chronologiques et biographiques tant sur les auteurs que sur le Club Antonin Artaud. À ces textes descriptifs, s’ajoutent de courtes critiques (dont celles de Serge Daney) éclairant l’un ou l’autre moment du film. Ce ténu mais nécessaire corpus de textes, provoque une curiosité aiguë pour les lecteurs et lectrices, ainsi que pour les cinéphile et relancent un certain engouement autour de ces productions qui entremêlent psychiatrie, des questions de cinéma, et qui portent un discours critique sur les institutions s’occupant de la santé mentale et la manière dont on traite les « infâmes ». Cette circulation de points de vue permet aujourd’hui de renouveler notre regard sur ces œuvres, et se pose alors la question de l’héritage de telles œuvres, leurs réceptions, et leurs capacité à provoquer un changement : comment le cinéma peut-il fédérer des personnes en milieu psychiatrique et d’autres tout en travail sur le médium luimême ? Mais ce corpus de textes et cette sélection de films témoignent aussi d’une autre réalité, celle d’une histoire éclatée, dispersée, de vies à reconstituer. Bref, une attention portée aux femmes et hommes infâmes dont parlait Foucault. C’est notamment dans cette perspective que le court-métrage Villofolie s’inscrit. C’est durant le mois d'août 1975 que le groupe explore le centre ville de Bruxelles et ses travaux qui éventrent les quartiers populaires, une ville en pleine transformation sur laquelle s’abat les heurts de la modernité et du progrès. En contre champ de ces grands chantiers, la caméra s’attarde sur la main-d'œuvre exploitée, les ouvriers venus de l’étranger, eux aussi marginalisés par le capitalisme triomphant. Pendant que les sons se superposent et que l’expansion de la ville bat son plein, des témoignages in situ sont recueillis. À la ville moderne, au citadin et citadines toujours en quête d’argent et cultivant un niveau de vie superficiel, vient s’opposer ces témoignages créant une filiation entre toutes les personnes oubliées de la modernité.
Dans un autre registre, nous découvrons également Mon délir, le Saint Michel qui atomise les stéréotypes et les stigmatisations des personnes souffrant de maladies psychiques. C’est sur un ton vif, incisif, que René Paquot se prête à une forme d’interrogatoire questionnant ce qui s’abrite sous l’appellation « norme ». Dans une valse de mots et d’ironie, il assène : quel est votre nom ? Personne. Je suis malade, paranoïaque. Il revient sur son identité, ses croyances et son parcours avant que son discours et ces images de confession ne soient confrontées à celles de zoos humains avec le serment d’Hippocrate en off.
Cette édition permet également de découvrir le film Symphonie réalisé par le cinéaste Boris Lehman, et à la facture plus « traditionnelle » mais toute aussi surprenante d’inventivité.
Coproduit par le CBA et sélectionné par Serge Daney pour les Cahiers du Cinéma, le film Symphonie entremêle parfaitement la fiction au réel avec comme toile de fond une histoire traumatique entre mémoire et post-mémoire. Romain Schneid nous raconte, devant la caméra, l’histoire de son propre vécu. En 1942, sous l’occupation nazie à Bruxelles, le jeune Jacob Rabinovitch, alors âgé de 12 ans, doit se cacher et fait l’expérience de la claustrophobie. En 1979, au Centre Antonin Artaud, Romain Schneid, âgé de 49 ans, fait cette fois-ci l’expérience du souvenir persistant et résistant. Au fil de son monologue, il se souvient, parfois délire, ou nous donne l’impression d’inventer et de rêver sa vie, assume tous les rôles, s’invente d’autres fins. Délire psychiatrique ? Uchronie ? Imagination ? Réalité ? Témoignage ? Rejoue-t-il sa propre histoire ? La revit-il ? Ou s’agit-il du surgissement du trauma à travers le ressouvenir au présent ? Sans doute un peu de tout cela.
Romain revient sur des moments particuliers de cette période qui ont fait naître sa claustrophobie, ses rêves, mais aussi son envie inexorable de sortir dans la rue et son quotidien.
Ce soliloque, qui donne à voir et à entendre une collection de souvenirs, rejoint la démarche critique de nouvelles formes narratives propre au groupe Antonin Artaud. Car Symphonie interroge spécifiquement les limites entre le délire, le vécu et le souvenir, et crée une forme particulière de récit. Car Romain Schneid se projette dans un passé dans lequel il aurait été Jacob Rabinovitch, et parfois le redevient au présent. Son long monologue le plonge à regarder sa propre image sur un poste de télévision. Désormais, il écoute. Ces différentes imbrications temporelles complexes provoquent alors une résistance, celle qui s’impose face à une histoire dominante, celle qui s’impose face à l’oubli, face à la norme.

 

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