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Bowling Saturne de Patricia Mazuy

Publié le 21/08/2023 par Grégory Cavinato / Catégorie: Critique

L’Origine du Mâle

Caen. A la mort de son père, Guillaume (Arieh Worthalter), policier ambitieux, offre en gérance le bowling dont il vient d'hériter à son demi-frère marginal, Armand (Achille Reggiani), qui vit plus ou moins dans la rue entre deux jobs. Mais l'héritage des deux frères semble maudit. Armand s’installe dans l’appartement du défunt, qu’il ne connaissait que très peu, et comprend que ce dernier était un homme violent, chasseur de gros gibier dans des safaris. L’antre du paternel est une sorte de musée des violences animales aux murs décorés de trophées et d’armes à feu. Un soir, au bowling, Armand, qui a adopté la veste en python de son père, fait la connaissance de Gloria (Leïla Muse), qu’il charme, ramène chez lui… et assassine à coups de poings pendant l’amour. Pendant les mois qui suivent, on retrouve plusieurs corps de femmes dénudés et enterrés dans la ville. C’est Guillaume, insomniaque et un peu perdu lui aussi, qui est chargé de l’enquête.

Bowling Saturne de Patricia Mazuy

Armand et Guillaume ont hérité d’un lourd passif, notamment les amis de leur père, des hommes âgés formant un club de chasse aux réunions lugubres. Cette somme de masculinité toxique et malade influence les frères de manière différente : alors que Guillaume (brillant Arieh Worthalter, dont le regard doux tranche avec son physique de mâle alpha) tente d’y échapper en se rapprochant de Xuan (Y-Lan Lucas), Armand laisse libre cours à sa folie meurtrière et se vautre fièrement dans un gouffre de violence, guidé, lui qui a raté sa vie dans les grandes largeurs, par sa virilité blessée (il se masturbe frénétiquement en rue sans raison apparente) ou par une homosexualité refoulée (plutôt que de faire l’amour à Gloria, il la tue...)

L’appréciation personnelle du film dépendra en grande partie du degré d’endurance face à la scène centrale, le meurtre de Gloria, longue et particulièrement choquante. On croit d’abord qu’Armand et Gloria se sont lancés dans un jeu sexuel un peu violent, mais consenti de part et d’autre. Au départ, Gloria rit même un petit peu. Puis la sauvagerie d’Armand et ses pulsions destructrices prennent le dessus et explosent en plein cadre. Le visage de sa proie n’est plus qu’un punching ball pour lui, il n’a bientôt plus rien d’humain. Cette scène fascinante et forcément éprouvante (qui rappelle le meurtre de Valérie Donzelli par Benoît Poelvoorde dans Entre ses Mains, d’Anne Fontaine) décrit la lente naissance de la folie chez ce personnage pour qui tuer devient une addiction. On pense évidemment à la figure de Norman Bates dans Psychose et l’interprétation fiévreuse d’Achille Reggiani (par ailleurs fils de la réalisatrice) y est pour beaucoup. Ses meurtres suivants (qui resteront hors champ) relèvent déjà beaucoup plus de l’accoutumance que du plaisir.

Comme dans le récent La Nuit du 12, de Dominik Moll, la réalisatrice Patricia Mazuy (Peaux de Vaches, Saint-Cyr) prend pour prétexte les codes du polar pour aborder la question du féminicide et de la masculinité toxique, décrite comme un poison lent transmis de père en fils. Au passage, la cinéaste fait de ses personnages féminins, même lorsqu’ils ne font que passer pour se faire assassiner et enterrer, des créatures vivantes, émouvantes et belles. Le contraste avec les hommes, éternellement violents, incapables de se remettre en question, prisonniers du passé et d’une médiocrité provinciale, est immense. Le propos n’est donc pas subtil pour un sou, mais la démonstration, glaçante et désespérée, est on ne peut plus convaincante.

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