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Janvier 2012
12/10/2011
 

Au cul du loup de Pierre Duculot

Le cadeau de la grand-mère

photo de la maison du film Au cul du loup de Pierre DuculotCristelle Cornil, l'actrice principale dans une scène du film Au cul du loup de Pierre Duculot

On connaissait Pierre Duculot, comme enseignant, journaliste, critique de cinéma, organisateur et programmateur de festivals, scénariste puis réalisateur de deux courts métrages :  Dormir au chaud et Dernier voyage.  Et, chez cet homme déjà bardé d'expériences diverses dans le monde du cinéma, affleure au moment de présenter son premier long,  une angoisse bien compréhensible et sympathique. Compréhensible parce qu'il s'agit toujours d'une étape cruciale pour un réalisateur amené à faire sur la longueur la preuve de sa maîtrise, et sympathique car on sent que, chez Pierre, l'enjeu va bien au-delà, et renvoie à son amour profond de la chose cinématographique. Aussi parce que l'homme, qui n'aime pas le travail solitaire, s'est entouré d'une équipe de jeunes professionnels passionnés qui font corps autour du film de façon quasi fusionnelle et qu'on a l'impression de voir non le projet d'un individu mais d'une équipe qui le défend avec le même enthousiasme juvénile.

photo du film Au cul du loup de Pierre DuculotAu cul du loup est un film d'une grande cohérence, sensitif et sensuel, porté par une Christelle Cornil impliquée au fond des tripes dans son personnage et magnifié par le remarquable travail du chef op' Hichame Alaouié qui gère parfaitement la transition des lumières entre les paysages sombres du pays noir et les panoramas éclaboussés de soleil de la haute Corse. Ce travail sur la photo est un des enjeux essentiels du film, car Au cul du loup est d'abord un passage de l'ombre à la lumière. Ce passage, c'est celui de Cristina, la jeune femme incarnée par Christelle Cornil, déterminée à sortir de l'ombre projetée de ses proches pour s'affirmer dans un choix de vie essentiel. 

Pierre Duculot aime mettre en scène des personnages en recherche, la difficulté de trouver sa voix intérieure et de l'imposer envers - et surtout contre - ceux qui "par amour" et "pour votre bien" s'acharnent à vous enfermer dans les cages confortables qu'ils ont choisies pour vous. Cristina dans Au cul du loup pourrait être Sandrine, l'héroïne de son court métrage Dormir au chaud (déjà incarnée par Christelle Cornil) avec une bonne dizaine d'années de plus. Dans ce premier film, une jeune adolescente fugueuse trouvait chez une fermière âgée, non seulement le gîte et le couvert, mais aussi le cadre "grand maternel" lui permettant de réfléchir sur elle-même et de définir l'amorce d'un "Qui suis-je ?" et "Où vais-je ?" On la voyait, à la fin, partir vers un destin dont on ignorait tout mais ayant acquis la connaissance d'elle-même suffisante pour l'affronter. Au début de Au cul du loup, c'est comme si on la retrouvait dix ans plus tard, avec cette conscience, mais sans avoir encore reçu l'impulsion nécessaire pour transcrire en actes cette évolution intérieure. Elle serait revenue vers sa famille, ouvrière dans le pays de Charleroi, et  installée avec un petit ami issu du même milieu. Après des études d'histoire de l'art qui ne la mènent nulle part, la jeune femme semble s'être résignée à un avenir sans relief, jusqu'au décès de sa grand-mère. Après avoir réparti son petit patrimoine entre ses autres parents, la vieille dame ne laisse, à celle qui s'était prise d'affection pour elle et qui l'avait soignée jusqu'à son dernier jour, qu'une vieille baraque, perdue au fin fond de la Corse dont toute la famille ignorait l'existence. Tout le monde presse Cristina de vendre au plus vite ce tas de pierres pour en avoir au moins quelques liquidités, mais quelque chose la taraude. Pourquoi personne ne connaissait l'existence de cette maison ? Pourquoi la Corse, alors que toute la famille, croit-on, est italienne ? Pourquoi lui réserver, à elle, ce legs à première vue pourri ? Elle souhaite comprendre, au moins voir cette maison, mais son entourage qui ne partage pas son intérêt la désapprouve hautement. Il n'en faut pas plus pour réveiller le côté rebelle de Cristina qui, après une dispute avec son père, puis avec son ami, décide, comme Sandrine quelques années auparavant, de partir seule, sans autre bagage. Dans l'île de beauté, elle trouvera non seulement une vieille ruine à retaper au bout du monde ou, comme on dit là-bas, au cul du loup, mais le véritable cadeau de sa grand-mère : des racines, une histoire et finalement un sens à sa vie.

photo du film Au cul du loup de Pierre Duculot

Au cul du loup commence dans les atmosphères sombres du pays noir et abonde, à ce moment, en scènes d'intérieur confinées. L'arrivée de Cristina en Corse coïncide avec les ouvertures sur les somptueux paysages de montagne, mais le temps n'est pas encore venu des classiques panorama sursaturés de soleil. Le film restitue les lumières pâles d'un printemps débutant et la fraîcheur brumeuse des petits matins.  Retour ensuite dans le pays de Charleroi, aux lumières plus basses et plus froides. Ultimes confrontations de Cristina avec ses proches, puis nouveau départ en Corse et, la résolution de la jeune femme définitivement acquise, on découvre enfin ces superbes paysages dans la lumière de l'été.
Pour mettre en film son scénario écrit avec un soin parfois un peu trop appliqué, Pierre Duculot s'appuie sur la performance de sa comédienne principale qui campe une Cristina époustouflante d'énergie et de détermination avec un naturel qui emporte la sympathie. À la voir évoluer ainsi devant la caméra, on a peine à comprendre pourquoi personne n'avait jusqu'ici offert à Christelle Cornil les premiers rôles qu'elle mérite. Il faut la voir porter le film sur ses épaules pour se rendre compte à quel point elle les a solides. Le réalisateur tire aussi le meilleur parti des magnifiques images d'Hicham Allaouié, dont on a déjà souligné l'importance.

Le réalisateur joue avec subtilité de ces nuances, sans trop appuyer le trait. Soulignons aussi le travail sur les basses lumières des scènes d'intérieur. L'exemple le plus frappant étant le contraste entre la maison belge de Cristina, éclairée seulement de quelques taches de lumière artificielle, et le dedans de la cahute corse, où la pénombre est éclaboussée de la vive lumière extérieure. Le film tire enfin sa force du montage fluide de Susana Rossberg et Virginie Messiaen. Il lui donne sa régularité et n'est pas pour peu dans l'atmosphère générale, la petite musique solaire qui imprègne l'œuvre et nous la rend si sympathique. Combien je préfère ce cinéma qui nous tire vers la lumière à celui qui nous envoie complaisamment balader dans les tréfonds les plus noirs de l'âme humaine.

photo du film Au cul du loup de Pierre Duculot, Christelle Cornil

Bien sûr, le risque de mièvrerie n'est jamais loin, et le film fait parfois de la corde raide. L'arrivée de la famille en Corse est génératrice de situations sur lesquelles je ne puis m'étendre sous peine de trop en dire, mais qui sentent le trémolo des violons. Dans l'ensemble, le mélo est toutefois évité, les personnages sont tout sauf manichéens et le ton général sonne tout à fait juste. Notons quand même que le réalisateur a tenu à faire figurer dans son film des personnalités emblématiques du pays noir, telles Roberto d'Orazio et William Dunker, qui ne manquent pas de susciter la curiosité, mais dont le jeu aurait parfois gagné à être davantage encadré. Et puisqu'il n'y a pas de roses sans épines, je regretterai personnellement des images pas toujours stables, des cadrages à l'épaule parfois approximatifs ainsi que certaines ellipses qui nuisent à la lisibilité d'un scénario dont on a souligné, par ailleurs, le soin minutieux dont il a fait l'objet. On apprécie par contre la fin ouverte sur tous les possibles (y compris l'échec), l'important n'étant pas ce qui arrive ensuite à Cristina (cela pourrait faire l'objet d'un autre film), mais qu'elle est désormais à même, parce qu'elle l'a décidé, de prendre son avenir en mains.

photo du fillm Au cul du loup de Pierre Duculot

Ces peccadilles n'empêchent pas le film d'être puissamment séduisant, ni le  spectateur d'en ressortir avec la chaleur au cœur. On pense à Manuel Poirier, aux frères Larrieu, ... bref au meilleur d'une production d'auteur française qui sait que les bons films ne découlent pas que de préoccupations parisiennes, et le film a tout les atouts pour trouver en France un distributeur pour le diffuser à l'égal de celle-ci. Nous reviendrons sur Au cul du loup à l'occasion de sa prochaine sortie chez nous. Offrez vous à ce moment cette escapade en Corse sur les traces de Cristina, qui vous permettra peut-être, qui sait, de nourrir vous aussi des rêves de maison au cul du loup.
 

Marceau Verhaeghe
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