Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/02/2002
Mots-clés : critique de cinéma,
 

Bonjour de Baptiste Andrien

 Il y a deux ans, Baptiste Andrien avait tourné quelques séquences dans Bruxelles avec un dispositif de cybercaméra baptisé (si nous osons dire) Rodéovision qui ne nous avait convaincu qu'a moitié. Cela nous semblait relever davantage de l'expérimentation conceptuelle que du cinéma. Lorsque nous avons su que Bonjour était terminé, nous avons eu quelques inquiétudes. Nous avons vu le film et là, surprise, nous nous attendions à tout sauf à ça. C'est-à-dire un vrai film de cinéma, original de surcroît ! Dans les premiers temps du surréalisme, on entendait souvent parler de dérives dans le Paris des années vingt. A savoir : se laisse aller au gré de son humeur dans les rues de la capitale, par curiosité, pour y découvrir mille et une choses que les gens pressés ou qui ont des itinéraires pré-établis ne voient jamais. 
Cela a donné deux livres superbes : le Paysan de Paris d'Aragon et l'Amour fou d'André Breton. Plus tard, les situationnistes ont repris l'idée d'un espace à réinventer dans la ville (l'urbanisme et l'éloge d'une vie quotidienne à réinventer étaient leurs premières obsessions). Baptiste Andrien joue le jeu de la dérive avec les rencontres insolites qu'elle peut provoquer et qui peuvent le cas échéant se transformer en échange.
Baptiste Andrien est un jeune cinéaste qui a retenu les leçons d'un Denis Geerbrandt ou d'une Agnès Varda : briser l'omniscience du sujet-supposé-savoir, filmer en remettant en cause la place de cinéaste. Il s'est confectionné, au moyen d'une mini-caméra de surveillance, un troisième oeil. Tant est si bien que le sujet filmé lui parle en même temps qu'il est filmé, yeux dans yeux, sans le filet protecteur ou le filtre qu'offre le cadre au cinéaste armé d'une caméra, y compris d'une DV-Cam.
Cela change beaucoup de choses. À l'inverse d'un cinéma qui opère aux dépends de la réalité dans laquelle il s'inscrit, c'est un cinéma dans lequel l'opérateur intervient dans l'image : ses mains, son sac avec K7 de rechange, et même l'angle de prise de vues, lorsqu'assis Baptiste entame place Flagey une conversation superbe de naturel -quasi surréaliste - avec un émigré italien de 96 ans.
Cela change beaucoup de choses. À l'inverse d'un cinéma qui opère aux dépends de la réalité dans laquelle il s'inscrit, c'est un cinéma dans lequel l'opérateur intervient dans l'image : ses mains, son sac avec K7 de rechange, et même l'angle de prise de vues, lorsqu'assis Baptiste entame place Flagey une conversation superbe de naturel -quasi surréaliste - avec un émigré italien de 96 ans. Personnage anonyme parlant plusieurs langues, ayant vécu l'opulence, la misère, battu par les fascistes mussoliniens et vous racontant le tout dans un désordre qui vous fait comprendre presque tout le XXe siècle ! Confondant de naturel également, ce chauffeur de taxi cambodgien conduisant dans la nuit bruxelloise et expliquant avec pudeur la mort de ses trois enfants victimes des Khmers rouges. Plus d'écran entre filmeur et filmé : vous êtes dans l'émotion d'un père impuissant voyant ses enfants mourir de faim sous ses yeux. Une nouvelle écriture se met en place (pas de plans pépères), une nouvelle chorégraphie (ce n'est pas un hasard si les premiers essais de Baptiste Andrien se sont effectués autour de la danseuse Lisa Nelson), où corps et caméra s'harmonisent.
 Chaque nouveau plan, chaque nouvelle rencontre est un risque comme l'improvisation en jazz, et c'est ce qui est passionnant, ce vertige du saut dans l'inconnu, ces gestes éphémères qui jamais ne se répéteront, cette mise en question, en danger d'un cinéaste qui reçoit l'image comme le spectateur dans l'intimité de la relation qu'il entretient avec la réalité qu'il capte : les plans avec les breakers dans le haut de la galerie Ravenstein sont à cet égard significatifs. Un dialogue ludique, provocant, chaotique et musical puisque l'un des jeunes gens file l'une de ses deux oreillettes sur le micro de Baptiste, nous rendant intelligible la danse collective.
C'est aussi un film qui réhabilite la marche et donc le temps que le corps prend à se déplacer dans les rues, à les parcourir, en nous montrant qui les habite : les vieux plutôt mutiques et les jeunes plutôt exubérants qui glandouillent sur les trottoirs.
Un Bruxelles insolite, métissé, étrange, dont aucune carte postale ne rendra jamais compte.
Voilà un film que les exhibitionnistes et les voyeurs (branchés sur Loft Story ou sur les sites où une webcam exhibe l'intimité de Mademoiselle Tout-le-Monde) n'aimeront pas. Les relations humaines, avec leur fragilité, leur part hasardeuse mais aussi leur intensité y sont plus importantes que le look des personnages filmés.
Et si c'était ça le cinéma, la réinvention du monde par chaque génération ?

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