Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
06/05/2009
 

Cinémathèque de la C.F. : Des Marolles au Groenland, Jean Harlez

Des Marolles au Groenland de Jean HarlezBruxelles, Belgique. La chaleur dominait cet été-là. Le soleil se lève aussi, pensions-nous (l'Ecclésiaste et Ernest Hemingway). Nous étions en 1969, année érotique et celle où le pied de Neil Armstrong toucha la lune. C'est symboliquement la même chose, me direz-vous. Allez savoir ! Nos souvenirs sont différents, ils s'égrainent dans des discussions sans fin et avec passion, de l'avenir du monde, dans les bistrots, dans les locaux du mensuel Le Point, avec une lycéenne contestataire devenue, depuis 1968. C'était l'air du temps de toute une génération de l'après-guerre, ayant eu quelques précurseurs, des rebelles comme son père, Jean Harlez, artiste et cinéaste belge à une époque où, hormis les documentaires d'Henri Storck connus à l'étranger, le cinéma belge ressemblait à un sous-artisanat parfois sauvé financièrement par la télévision naissante. Ayant travaillé avec Charles Dekeukeleire, Jean Harlez, toujours créatif, fabrique sa caméra 35mm, ce qui lui permet, envers et contre tout, de filmer, à 28 ans et avec la seule aide de Marcelle Dumont, sa femme, un court métrage intitulé Quand chacun apporte sa part (le développement d'une coopérative d'achat, film acheté par le Ministère de l'Agriculture).

Notre mémoire se souvient de cet été-là, où nous pensions que nos vingt-cinq ans était le moins mauvais âge de la vie, animés par l'euphorie d'un progrès que nous pensions éternel. Autrement dit, le journaliste que nous étions découvrait, rue de la Pépinière, au mensuel de Jean-Claude Garot (à deux pas de l'INSAS), avec curiosité, l'énergie et l'élégance des artisans du cinéma belge. Habitant d'abord dans le quartier des Marolles pour un loyer à deux sous, puis du côté de la rue de Ruysbroeck (près du Sablon), avec sa famille, Jean Harlez, connaît les petits métiers d'autrefois qu'il a fait revivre dans Gens du quartier, un beau documentaire que vous ne pouvez voir qu’en DVD (nous serions étonnés que vous ayez pu le voir ailleurs, dans un festival ou dans une cinémathèque). En feuilletant, le Journal des Beaux-Arts de l'époque, l'hebdomadaire des news culturelles, on découvre, sous la plume de Paul Davay, un portrait de Jean Harlez, rebelle anti-conformiste à l'individualisme obstiné. « Dans le cinéma belge, l'on trouve des tempéraments de toute espèce. Je crois que Harlez y fait figure de sauvage qu'il faut en quelque sorte apprivoiser de force, pour le plus grand bien de notre école nationale ». Marginal et solitaire, Jean Harlez ? Peut-être mais – on touche là au cœur du procédé Harlez – en tout cas, loin du monde et du cinéma belge bien pensant et proche des réalités quotidiennes du monde dans lequel il vit.

Sur une photo de Maria Gilissen, parue il y a dix ans dans À chacun son cinéma (cent cinéastes belges écrivent pour un centenaire), on y voit Jean Harlez sur le tournage de A Film by Charles Baudelaire de Marcel Broodthaers avec celui-ci. Elle illustre un texte d'Harlez expliquant ce qui l'a poussé à faire du cinéma. Quelque chose cloche dans cette photo : tellement laquée pour ces conquérants de l'art conceptuel, trop lisses, ils ne ressemblent pas vraiment aux personnages que nous avons connus en 1969.

Un café ou les bureaux du journal Le Point, l'après-midi, pour parler de la guerre (du napalm) au Vietnam (la séquence de la restauration reaganienne n'était pas encore à l'ordre du jour) ; de Marcel Broodthaers qui habitait la même rue et avait amené un chameau à l'entrée des Beaux-Arts en 68 et avec lequel papa Harlez réalisait les pellicules des courts métrages d'art conceptuel de 3 minutes, du Broodthaers movie (on ignorait, à l'époque, qu'elles allaient booster le marché de l'art). Curieuse des révoltes artistiques et des rébellions étudiantes, Claude Harlez snobait son Lycée (Dashbeek). Elle y réussissait très bien, sans trop se fouler, se moquant d'une société coincée, incapable d'offrir une éducation un rien cool.

Je conserve le souvenir de conversations à bâtons rompus. Nous ne ressassions pas, lors de ces après-midi chaudes, seulement les frasques de la société autoritaire ou les séquences variables du script révolutionnaire cubain, mais aussi les films de Jean Harlez, dont je vais pouvoir découvrir un petit chef-d'œuvre : Le Chantier des gosses (cela devrait t'intéresser me confiait, un soir, Marcel Broodthaers) qui connaissait mon intérêt pour le cinéma néo-réaliste. Le Chantier des gosses, un film tourné en 35mm, pour lequel Harlez a investi tout son argent. Une fiction filmée pendant plusieurs mois racontant la rébellion des enfants des Marolles (un îlot populaire en contrebas du Palais de Justice) contre des promoteurs immobiliers désirant construire un building. Le film ne fait pas partie de l'édition Des Marolles au Groenland. En 1969, Le Chantier des gosses, tourné en 1958, était toujours non sonorisé et on ne pouvait en voir qu'une copie inachevée. Un an plus tard, il est enfin sonorisé. Il restera longtemps invisible (seulement projeté, en salle, il y a un an au Nova), au point que le réalisateur, dans un troisième épisode, va abandonner le cinéma pour la peinture. Actuellement, Jean Harlez envisage l'édition d'un DVD qui lui soit uniquement destiné.

En 1969, Claude Harlez nous annonce que ses parents, cet été, repartent (pour un second épisode) au Groenland. En effet, en 1963, Jean Harlez tournait Igartalik, la vie groenlandaise. Un an plus tard, il y retourne pour réaliser Ilutissat, iceberg et glacier groenlandais suivi de Tupilak, un film sur la sculpture esquimaude. Un administrateur danois invite, pendant deux étés, Jean Harlez et Marcelle Dumont aux îles Féroé pour y assister à la chasse à l'épaulard qui va figurer dans leur film, Les îles Féroé.

Cinéaste d'exploration devenu, faute de moyens pour terminer Le chantier des gosses, Jean Harlez va se laisser conquérir par le Groenland et les îles Féroé.

Marcelle Dumont a écrit un livre épatant : Pour un fleuve de glace, livret joint au DVD et qui retrace les aventures de ce duo fasciné par un territoire révélé dans les livres de Paul-Emile Victor et celui de Jean Malaurie (Les Derniers rois de Thulé, Terre humaine - Plon). Outre ce livret, la cinémathèque de la Communauté française, vous offre en bonus, Jean Harlez, Un réalisateur belge d’Arthur Ghenne. Ce portrait, truffé d’anecdotes pleines d'humour, retrace le parcours du réalisateur, expliquant ses choix en évitant de se révéler tel qu’il est (« Jean est doté d'une volonté de fer jusqu'à la déraison » dixit Marcelle Dumont).

Des Marolles au Groenland (2 disques DVD) + un livret de Marcelle Dumont, édité par la cinémathèque de la Communauté française. À louer dans les 576 bibliothèques publiques de la communauté française. Il peut également être emprunté à la Cinémathèque de la Communauté française.

Par ailleurs, vous pouvez trouver en vente à Filigranes et à Tropisme un coffret de DVD (comprenant une présentation par le réalisateur de: Ilussat, Iceberg et glacier groenlandais -  Igartalik, la vie groenlandaise - Escalade au soleil de minuit ainsi que le livre de Marcelle Dumont: Pour un fleuve de glace) intitulé Groenland, Voyages au Pays Blanc édité par Jean Claude Bonfanti. Tél: 02/537 62 22

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