Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
 

Coffret consacré à Claudio Pazienza

Dieu se cache dans les détails

Cinq films dans un coffret : Tableau avec chute, Esprit de bière, L’Argent raconté aux enfants et à leurs parents, Scènes de chasse au sanglier, Exercice de disparition.

De peur que le cinéaste Claudio Pazienza ne sorte derechef ses gants de boxe rouges pour nous envoyer un uppercut, nous ne nous risquerons pas à qualifier ses films d’« intellos »… Il a horreur de ça. Y ajouter la mention « dans le bon sens du terme » n’y changerait rien. Et pourtant, c’est bien l’intelligence qui prédomine et fait appel à la nôtre, de manière ludique, toujours. Pazienza s’expose tout entier dans le coffret DVD édité par Doc Net et, avec cinq films, trace un parcours de vie avec un art consommé de la digression. Un coffret en forme de véritable manuel du gai savoir. 

jaquette coffret dvd Claudio PazienzaOuvrir le coffret consacré à Claudio Pazienza revient un peu à parcourir une encyclopédie drolatique, faussement bordélique, à l’image des dictionnaires illustrés ou une chose conduit à une autre, sans jamais avoir envie que cela s’arrête. Et puisque faire le tour de son univers serait une aventure impossible, petite exploration autour de quelques mots de l’univers Pazienzesque.
A comme Amour
Lorsque Claudio apparaît à l’image, ses parents ne sont pas loin. Lui, c’est Carlo, le père, ancien mineur. Elle, c’est Gina, la mère, femme au foyer. Il y a les disputes dans la cuisine, des scènes absurdes dans lesquelles leur fils cinéaste les met en scène, et s’il y a souvent une certaine incompréhension, il y a surtout beaucoup, beaucoup d’amour. Car chacun des films de ce coffret, que le sujet en soit le tableau La chute d’Icare de Pieter Brueghel, la bière ou encore les problèmes liés au manque d’argent, est un prétexte à écrire en images une lettre d’amour à ses parents.
Et de l’amour, il en faut pour se balader, sourires aux lèvres, dans leur petit quartier tranquille du Limbourg avec une brouette débordant de faux billets, ou pourquoi pas, accepter une amputation (factice) après la congélation (factice encore) d’un avant-bras. Carlo et Gina participent volontiers aux expériences abracadabrantes de leur rejeton, se déguisent, improvisent, cherchent à comprendre, se livrent avec pudeur, vident leur sac, au sens propre (dans L’argent raconté aux enfants et à leurs parents) comme au figuré.

B comme Breughel et bière
Tourné entre juin et octobre 1996, Tableau avec chutes pourrait être une enquête autour d'un tableau : Paysage avec la chute d'Icare peint par Pieter Bruegel vers 1555. Comme toujours, le tableau est un prétexte à expérimenter le monde et le film se transforme en véritable traité sur le regard. Au gré des rencontres, l’enquête se fait politique, ethnologique, médicale, mythologique et familiale, bien sûr. Car, on s’en doute, Carlo et Gina sont bien évidemment de l’aventure. Une image n’en cache-t-elle pas toujours une autre…
Esprit de bière, quant à lui, aurait pu être un documentaire pédagogique sur ce liquide doré et amer. Car c’est, comme à chaque fois, au conditionnel qu’il faut conjuguer les films de Pazienza. On apprendra bien sûr, au passage, les effets de l’alcool, les rites, les saveurs et même la composition chimique, mais dans un mise en scène surréaliste du réel qui, là encore, nous raconte un monde tissé de rencontres et de transformations.

C comme Claudio
Claudio Pazienza est à l’image, toujours. La voix off peut être la sienne, ou celle d’un autre. Elle peut dire « je » mais peut aussi dire « tu » et ainsi nous englober totalement dans le récit. Pazienza ne part jamais de lui pour aller vers l’autre, mais d’un détail extérieur (une chasse au sanglier, un tableau, l’argent) pour englober le monde, un monde qui loin d’être emprisonné dans un cadre, se transforme sans cesse.
Comme un promeneur qui s’émerveille du moindre petit sentier sur une route pourtant mille fois parcourue, le cinéaste avance en ouvrant grand les bras, aiguise votre appétit émoussé par le regard tout neuf qu’il pose sur le monde. Et si l’objet de son étude n’a peut-être, au départ, aucun intérêt pour vous, il y plonge si franchement qu’il le fait naître dans une surprenante soudaineté.

D comme disparition et digression
Disparus. Carlo d’abord (Scènes de chasse au sanglier), Gina ensuite (Exercice de disparition). Faire des images, n’est-ce pas garder la trace de ce quelque chose qui a vécu et qui n’est plus ?
Que faire quand les héros meurent ? Partir à la chasse, à la chasse au sanglier pour étudier ce qui échappe. Se faire greffer un arbre, là, à la place du cœur. Faire des claquettes avec un ami philosophe, et décrire les lieux, nommer les choses…
Digresser pour comprendre. Digresser pour s’approcher. Après tout, doit-on demander aux artistes de revenir à leurs moutons, ou bien plutôt de s'éloigner le plus loin possible du troupeau ?

Bonus
Dans le livret d’accompagnement de cette édition, on trouvera un texte paru dans la revue Images documentaires. Jean-Paul Curnier définit ainsi la posture de Claudio Pazienza : « Il y a chez lui, comme chez Jean Rouch, une position d’ethnologue en sens inverse si l’on peut dire et qui fait de la recherche du sens une aventure à la fois joyeuse et grave d’une manière tout à fait inattendue et bienvenue. » (…) « Pazienza aborde le monde à la manière d’un nouveau venu. » 

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