Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
 

J-J Andrien, Une trilogie du monde paysan

Le grand paysage

Certaines œuvres mûrissent en silence, grandissent comme un arbre, s’enracinent. Les cinq longs-métrages que réalisa Jean-Jacques Andrien depuis 1975 manifestent un tel accomplissement.
Tout au long de ses années, le cinéaste est demeuré fidèle à sa conception du cinéma : exigeante, intimiste, méditative qui lui permet d’aborder l’histoire de sa terre natale et de manifester son indéfectible attachement à une culture paysanne menacée de disparition.
On doit à ses images, aux paroles des témoins qu’il convoque dans ses films, cette « beauté mortelle » qui est celle de la poésie. Et sans doute, réussit-il aujourd’hui, de façon dynamique et militante à toucher de nouveaux publics, sensibles aux méfaits de la mondialisation et soucieux de restaurer une vision du futur à visage humain.

coffret une trilogie du monde paysanLes parents de Jean-Jacques Andrien étaient originaires du Pays de Herve, de familles d’agriculteurs. Enfant puis adolescent, le cinéaste habite Verviers, la ville principale de cette région. Mais, chaque été, il revient à la ferme de ses grands-parents. C’est ainsi qu’il s’initie au monde paysan. Il y restera fidèle et en racontera l’histoire à travers trois films : Le grand paysage d’Alexis Droeven (1981), Mémoires (1984) et Il a plu sur le grand paysage(2012).
Mémoires fait figure d’aparté, de détour dans la filmographie du cinéaste. C’est un documentaire politique. Il retrace les événements survenus lors de la journée du dimanche du 20 mai 1979 et l’incursion violente, dans la commune de Fourons, de nationalistes flamands qui manifestent sous l’œil complice de la gendarmerie, aux cris de « Rats wallons, faites vos paquets ». Le déclencheur de ce conflit linguistique et communautaire puise sa source dans le rattachement arbitraire des Fourons à la province flamande du Limbourg. Les déchirements d’une terre en déclin se doublent d’une erreur de l’Histoire qui dépossède les fermiers de leur langue.
Si Il a plu sur le grand paysage est défini comme un documentaire par Jean-Jacques Andrien tandis que Le grand paysage relevait de la fiction par l’utilisation d’acteurs, ils possèdent tous deux cette même qualité soulignée par le critique américain Stuart Byron en 1981 lorsqu’il écrivait : « Le film composé de longues vues contemplatives du Grand paysage renforce notre idée des possibilités d’un cinéma défiant les conventions. D’après celles-ci, le fait que le cinéma est un média réaliste entraînerait inévitablement qu’il ne peut atteindre l’abstraction qu’à travers le concret. Mais Andrien - et c’est assez incroyable - réussit le contraire, faisant sentir les qualités presque tactiles du travail à la ferme sans nous montrer une seule fois son héros toucher la terre. »
C’est une fresque humaine et sociale qui se déploie sous nos yeux. Elle parcourt trente années décisives dans l’évolution des conditions de vie des fermiers du Pays de Herve. Dans les années 50, le développement rapide de la croissance économique a transformé les fermes qui vivaient en quasi autarcie en petites entreprises, en usines laitières. Dix ans plus tard, les réglementations européennes imposent les premiers quotas laitiers, suscitant les réactions des fermiers au bord de la ruine et la création de syndicats agricoles.
Dans Le grand paysage, la mort brutale du père d’Alexis est aussi symbolique de celle de la culture paysanne qu’il incarne. Il occupait, à lui seul, l’entièreté du paysage. Tout s’ordonne comme un puzzle autour de sa disparition. Lorsqu’après son décès, son fils décide de reprendre la ferme, il le fait en connaissance de cause. Il comprend que si sa génération quitte la terre, on arrivera au dernier stade de la disparition de ce monde paysan auquel il reste attaché : les fermes deviendront des résidences secondaires.
Un jeune agriculteur constatera dans Il a plu sur le grand paysage qu’« il a l’impression de vivre dans l’absurde, sans passé auquel se référer et sans futur dans lequel espérer. »

Ce qui nous touche dans l’œuvre de Jean-Jacques Andrien, c’est la résistance opiniâtre dont elle témoigne, son engagement profond aux côtés des fermiers du Pays de Herve. Cette capacité est le fruit d’un long travail mené avec eux. En 1977, pour écrire le scénario du Grand paysage, il partage pendant quelques semaines la vie quotidienne de la ferme où l’un de ses oncles venait de décéder. Il établit, dès le départ du projet, une sorte de contrat implicite avec les gens qu’il souhaite filmer, afin, écrit-il, qu’un échange puisse se produire ; que le film soit aussi le leur sans qu’il y ait instrumentalisation. C’est pourquoi il les associe à l’écriture du film et du tournage.
Son dernier film procède de la même démarche. Les liens se sont encore resserrés avec ceux qu’il considère désormais comme ses « complices ». Le tournage dure quatre ans, de 2007 à 2011. La crise laitière bat son plein, il filme les manifestations, rencontre les agriculteurs.
La population active a diminué, la dépendance envers les banques, les machineries financières étranglent les fermiers. La communauté villageoise se désintègre avec la disparition des cafés, des épiceries, des fanfares. Le cinéaste est interpellé au plus profond de lui-même par l’effacement, la désertification de ce que ce paysage contenait en soi d’unique et d’irremplaçable.
Il fait appel à Yorgos Arvanitis qui avait travaillé sur la plupart de ses films et fut le directeur photo-cadreur de Théodoros Angelopoulos et à Michel Baudour pour tourner en 35mm les splendides images du documentaire. Et la qualité de cette équipe, des moyens mis à sa disposition, confère au film un caractère de chef-d’œuvre. C’est ce qui permet à Jean-Jacques Andrien de sauver de l’oubli cette mémoire auquel son cinéma se trouve attaché, d’en prolonger les échos, de lui restituer un avenir.

Le grand paysage
Une trilogie du monde paysan (1979- 2012)
3 films de Jean-Jacques Andrien
Coffret édité par Shellac Sud
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