Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
09/06/2011
 

Dancing Dreams, sur les pas de Pina Bausch d’Anne Linsel et Rainer Hoofmann.

Rite de passage

Pour tous ceux qui avaient raté la sortie en salle de Dancing Dreams d’Anne Linsel et Rainer Hoofmann, son édition DVD va leur permettre de découvrir un petit bijou de documentaire qui, non seulement est plus que réjouissant en cette époque de frilosité existentielle, mais éclaire d’un jour printanier le Pina de Wim Wenders.

 Dancing Dreams d’Anne Linsel et Rainer HoofmannEn 2008, Pina Bausch, quelques mois avant sa mort, reprend l’une de ses œuvres majeures, Kontakhof, non plus avec ses partenaires habituels, mais avec des adolescents de 14 à 18 ans qui ne connaissent rien des arts de la scène et n’ont jamais dansé.Le film d’Anne Linsel et Rainer Hoofmann suit, durant une année, le travail souvent difficile de ces adolescents, avançant pas à pas, au gré des indications de deux metteuses en danse qui, reprenant la démarche de Pina Bausch, et avant l’arrivée de celle-ci, tentent de donner forme aux problèmes que pose une telle aventure.
Très sensible à l’originalité de la méthode « Bausch », Dancing Dreams s’intéresse surtout à ce qui, dans ce groupe d’adolescents, va être mis à l’épreuve durant cette année d’apprentissage. Travailler le rapport à soi autant qu’à l’autre, questionner les limites de son propre corps pour mieux rebondir sur les schémas relationnels que nous offre notre quotidien, tout cela suppose une mise en risque qui ne va pas de soi. Se confronter à l’univers de Pina Bausch entraîne des situations hautement périlleuses pour ces filles et ces garçons qui se trouvent à ce moment-charnière où se quitte une certaine insouciance juvénile et s’impose une responsabilité sociale dont ils découvrent les enjeux.
Ces répétitions, véritables rites de passage à l’âge adulte, vont être le lieu d’une transformation radicale du point de vue sur la vie de ces jeunes gens. La création de Kontakhof est d’abord pour eux une expérience collective, mais Dancing Dreams, dans son souci de saisir ce qui se joue là de singulier, nous fait aussi partager ce qui chez eux, individuellement et ensemble, va changer tant dans leurs gestes que dans leurs paroles.
Si le film se construit à partir des moments critiques où ce qui se vit de difficultés et de dépassement de soi, demande des réponses assumées et sans demi-mesure, c’est par le biais d’interviews hors travail que ces jeunes gens vont élaborer les récits de ce qui les traverse et les pousse au changement. Et toute la force du film est là, dans cette conjugaison réussie entre les moments introspectifs où ces adolescents racontent et interrogent ce qui leur arrive et cette mise sous tension permanente que la création de Kontakhof demande et impose.
Plus qu’un film sur la danse, Dancing Dreams est d’abord une approche intelligente et sensible de ce mouvement de bascule qui, au plus profond d’un processus de création, s’empare de la pesanteur des corps pour toucher à la fragilité d’une émotion partagée.
Et ce n’est pas la moindre qualité du film que d’avoir su inscrire dans ce devenir le regard de Pina Bausch qui prolonge, apprécie, critique les instants encore hésitants de ces danseurs qui se découvrent. Regard étonnant, présence lumineuse qui, à elle seule, dit toute la vérité d’un parcours qui, d’une jeunesse en pleine métamorphose à cette évidence de la mort, a sans cesse malmené nos limites et nos sécurités.
L’édition DVD de Dancing Dreams s’accompagne de deux entretiens passionnants avec Pina Bausch où elle se livre avec beaucoup de pudeur et de sincérité et parle de ses peurs et de ses joies revenant sans cesse à ce travail de création qui fut le sien, insistant sur cette nécessité de sentir et de comprendre le monde dans lequel on vit pour pouvoir en travailler la texture sans compromis et sans sensiblerie. Une grande leçon de rigueur et de simplicité.

Dancing Dreams de Anne Linsel et Rainer Hoofmann, édité par Cinéart et diffusé par Twin Pics.

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