Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
09/06/2006
 

En DVD : Folle embellie de Dominique Cabrera

Entretien avec Dominique Cabrera

Cinergie : Folle embellie fait l'ouverture du Festival d'Images mentales. Quelle impression cela vous fait-il ?

Dominique Cabrera : Cela me fait plaisir, car les personnes qui organisent ce festival ont l'air d'être ouvertes, sympathiques. Cela m'intéresse que ce film soit montré en Belgique, pour la première fois. Même si c'est un festival à thème particulier, cela ne me fait aucun mauvais effet, au contraire. C'est un film qui est très large, vaste. De toute façon, je pense qu'il n'y a pas de cloisonnement, en soi. Je pense que les personnes qui assisteront à ce festival, sont des spectateurs avant tout.
J'ai envie, dans ce film-là comme dans les autres, de peindre des personnes. Tous les êtres sont fragiles et je pense que la folie est en chacun de nous. C'est très facile de voir comment, à certains moments, on pourrait déraper, se retrouver de l'autre côté. Moi, j'ai l'impression que mes personnages sont réalistes dans ce sens-là, c'est-à-dire que la folie, la part d'ombre, la nuit, est dans chaque personne.
Je crois que tous les humains sont comme ça, donc les personnages de mes films aussi. Je vois les êtres autour de moi comme des personnes habitées par des moments de noir, de sombre et aussi par des moments de joie. Il n'y a pas que de la tristesse d'ailleurs, il y a aussi beaucoup de moments jubilatoires.

C. : Dans vos films vous parlez de cette frontière, de l'épaisseur d'une feuille de papier qui sépare l'équilibre et le désordre dans l'âme de vos personnages. Pourquoi ?

D. C. : Je ne fais pas un choix. C'est comme ça que je vois la vie, mais ce n'est pas une préoccupation, plutôt une manière d'être. Je crois que cela correspond aussi à quelque chose de réel chez les êtres, cette possibilité de créer sa vie à chaque instant, de sombrer éventuellement.
Le scénario de Folle embellie est une histoire que j'avais entendue et dont j'avais projeté de faire un film quand j'avais 22 ans ou même 20 ans. J'avais entendu cette histoire dans l'hôpital psychiatrique dans lequel je travaillais un été comme fille de salle. Les infirmiers m'avaient raconté cette aventure qui était arrivée à certains patients de l'hôpital. L'histoire d'un groupe de patients qui traversent la France en guerre, livrés à eux-mêmes, mais dont certains trouvent une issue.
Cette histoire est restée longtemps dans mon esprit, comme un film que je devais faire. Il y avait là deux manières d'envisager les choses, qui étaient au fond les miennes, c'est-à-dire une histoire très intérieure, un trajet vers la folie et une histoire collective; juin 40, l'effondrement en France.
Ce lien entre ces deux trajets et un trajet géographique aussi, la traversée dans la Vallée de la Loire, me semblait très poétique et j'ai toujours pensé que je devais en faire un film. Pourquoi je l'ai fait à ce moment-là, je suis bien incapable de le savoir.
J'ai fait 4 ou 5 films depuis dix ans et je sens que je suis arrivée à la fin d'une période. Pour la clore, j’ai fait le film que j'avais toujours eu envie de faire. C'était un film difficile à fabriquer, avec beaucoup d'éléments : l'eau, les animaux, la folie, l'errance, la guerre. En même temps, ça a été un vrai bonheur de le faire, parce que ces éléments sont fondamentaux, et cela nous a, à moi et à toute l'équipe, mis face à des choses essentielles. Etre dehors tout le temps pendant deux mois, être dans la lumière du soleil, dans la nature, baigner là-dedans, pour les spectateurs, c'est fort, et pour nous aussi a fortiori.

C. : Les acteurs de votre film sont tous envoûtants, on dirait que vous avez créé le film autour de ces comédiens.

D. C. : Pas du tout. Quand j'ai écrit le film, je n'avais pas du tout ces acteurs en tête. Le film n'a pas pu se faire avec ceux que j'avais choisi au départ, donc j'en ai engagé d'autres et ils ont accepté d'être dans le film : c'est réciproque.
Ils se sont coulés dans les rôles, et en même temps, j'ai l'impression que chacun y a apporté une part très personnelle. C'est comme s'ils avaient essayé de poursuivre ou d'inventer une folie proche de leur propre folie.
J'e pense que les rôles sont des sortes d'autoportraits des acteurs, ou d'une part d'eux-mêmes en tout cas, c'est peut-être pour cela que l'on a ce sentiment d'intimité.

 C. : Comment travaillez-vous avec les acteurs?

D. C. : Je cherche à créer une intimité, une familiarité. Pour ça, tout est bon : faire des exercices d'improvisations ou aller ensemble voir ceci ou cela. Ce n'est pas forcément la chose qu'on fait qui est importante, c'est le fait de la faire ensemble. Ils sont acteurs et donc ils sont réceptifs à ce que je souhaite, à ce que j'ai dans l'esprit, à ce que je désire vraiment. Je crois que si je veux vraiment quelque chose, les acteurs le sentent et le donnent.

C. : Vous avez eu une équipe belge et des comédiens belges pour ce film.

D.C. : J'ai eu une équipe belge avec qui des liens se sont créés. J'ai tourné toute la fin du film, tout ce qui se passe à partir des moissons, dans les Ardennes.
Pour mon prochain film, je ne tournerai pas en Belgique puisqu'il se passe entre Paris et Marseille, mais je travaillerai certainement avec des techniciens belges, que je commence à bien connaître, avec qui une certaine intimité s'est créée.
C'est ce qui est beau dans le cinéma.
Aujourd'hui, le cinéma industriel est extrêmement puissant. Nous, on fait un cinéma artisanal, un cinéma dans lequel il y a un rapport personnel et unique, même dans la maladresse, entre le cinéaste et ceux qui fabriquent le film. Pour faire un cinéma artisanal, pour qu'il ne soit pas industriel, je pense que tout ce qui peut créer un rapport familier, presque familial, entre tous les éléments qui composent un film, est le bienvenu. Eventuellement, reprendre les acteurs que l'on connaît déjà, etc.
Quand il y a cette intimité, comme dans l'atelier d'un peintre, ou le bureau d'un écrivain, je sens que je suis dans le juste.
Je crois que tous les moments sont importants; c'est ce qui est génial dans le cinéma : on est dans un processus de création extrêmement élaboré. Il y a l'écriture, il y a le montage financier, il y a des rencontres avec les uns et les autres. C'est tout ce processus de fabrication qui fait que le cinéma est un art qui nous permet de restituer la vie!
Les cinéastes qui arrivent à faire des films font des films vivants,  imprévisibles comme l'existence. C'est tout le processus de fabrication qui nous oblige à être en rapport avec la société, l'argent, l'inconscient, l'imaginaire, les autres, bref, tout ce passage par l'histoire, l'économie, la rencontre avec d'autres, et puis, évidemment la matière même du cinéma; le temps.

C. : Revenons sur la dernière partie du film. Quand Miou-Miou révèle leur origne; en disant : « On est pas fou », elle dit : « On est fou ».
A ce moment-là, la porte se ferme parce qu'il trop difficile pour la fermière d'assumer ce qu'elle entend, qu'ils viennent de l'asile.

D. C. : Je voulais montrer à la fois la possibilité de s'en sortir, mais en même temps, le fait que ce n'est pas si facile ! La stigmatisation est dans le regard de l'autre. Cette séquence-là c'est :  "le mot est dit, il est trop lourd", ce n'est pas forcément la chose en elle-même, mais c'est le mot. Si les murs de l'asile s'ouvrent, des patients ont des compétences, arrivent à se débrouiller. Ils trouvent une manière d'avoir une histoire, de s'en sortir, d'exister, d'être les sujets de leur histoire. Mais il y a aussi ceux qui, comme Fernand, jugent que pour eux, l'asile est un abris, que là, ils vont être contenus.
Etre malade mental, ce n'est pas une identité, c'est un état, par moments. La souffrance psychique n’est pas constante, pas forcément pour toujours et pas forcément toujours avec la même force. C'est un moment dans l'histoire de quelqu'un.
Notre société nous demande de plus en plus d'être des instruments parfaits. Il y a beaucoup de gens qui n'arrivent pas à s'adapter aussi bien que ce qu'on leur demande! Même pour ceux qui arrivent apparemment à s'adapter, il y a beaucoup de moments dans leur vie, ou même dans leur journée, où ils ne sont pas du tout « le bon instrument ».
Ce film raconte cela; ceux qui ne sont pas des rouages bien huilés existent aussi, ce sont des humains à part entière. Ils ont droit à leur vie. Ils peuvent être aussi des grains de sable qui peuvent gripper la machine qui englobe le monde et qui nous paraît tellement puissante. J’ai besoin de savoir que d'autres pensent la même chose pour pouvoir respirer et me sentir le droit de ne pas être un parfait petit rouage de la production des richesses.

 

Le DVD

Royal, royal, sec !

Outre le film à découvrir sur petit écran, étant donné qu’aucun distributeur n’a jugé sa diffusion en salles rentable, il y a un superbe making of de 57 minutes.

Où l’on voit comment Dominique Cabrera travaille avec ses acteurs, comment elle prépare les préliminaires entre eux, comment elle s’efforce de créer cette ambiance familiale avant le tournage.
Où l’on découvre aussi comment chacun d’entre eux appréhende son personnage ; comment il le voit, comment il le joue, comment chacun se sent face à la folie !

Jean-Pierre Léaud a une superbe tirade sur la nature du comédien :

« De toute façon, tous les acteurs, s’ils ne sont pas un peu fous, ne sont pas de bons acteurs. Il y a un besoin de quelque chose qui soit un peu fou pour être un bon acteur, autrement, on devient un fonctionnaire. Voilà ce que je pense de la folie, c’est quelque chose d’interne à tous, et les acteurs ont besoin d’être un petit peu plus fous que les autres et peuvent se permettre de l’être ! (...)
L’inconscient est articulé comme un langage, et quand on joue quelque chose, on essaie d’articuler son propre inconscient au langage, au texte du film. »

En découvrant la façon dont Dominique Cabrera prépare les scènes avec ses acteurs, à travers les images volées sur le plateau, on se rend compte que « créer le dialogue avec les acteurs » n’est pas une expression creuse pour elle.

C’est particulièrement vrai au tournage de la scène de Morsures d’amour, si joliment intitulée, où Henri, le jeune fermier, demande à Lucie de rester.
Nous sommes introduits dans la préparation de la scène, quand, déjà au maquillage, Félicien Pitsaer, Julie-Marie Parmentier et Dominique Cabrera essaient de se représenter la scène qu’ils vont jouer. Julie-Marie se met dans la peau de Lucie, elle explique à Dominique comment elle la sent. A deux, elles fabriquent l’état d’âme de Lucie au moment de cette scène. Plusieurs répétitions de la scène se succèdent pour peaufiner les gestes, les postures des acteurs et Dominique Cabrera de leur demander : « Est-ce que cela vous semble possible ? Comment le vivez-vous ? ». Et puis, coup de théâtre, vient la séquence telle qu’elle apparaît dans le film ! Et la justesse du jeu de ces tourtereaux éclate de vérité !

Folle embellie
DVD, produit par TF1 Vidéo et ARP Selections. Distribué en Belgique par http://www.melimedias.com/

 

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