Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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janvier 2009
12/01/2009
 

Golden Ophélia de Marcel Martin - Belfilm

Stefan Pielek, fleuriste de son état, la trentaine, est amené au poste de police. Raison invoquée : le jeune homme a tenté de mettre fin à ses jours. Refusant de donner les raisons de son acte, Stefan va se retrouver confronté à une réalité bureaucratique qu’il ignorait : le suicide est un crime punissable par la loi. Oui mais… afin de pouvoir mettre fin à ses jours en parfaite impunité, Stefan doit introduire une demande écrite qui sera examinée dans les quatre semaines. En attendant le verdict, et une possible autorisation de se faire exploser le caisson, Stefan voit ses papiers confisqués et son identité « effacée ». Il devient une âme en peine attendant son sursis. De retour dans son magasin, Stefan décide subitement de liquider son commerce. Un quiproquo inattendu le met sur le chemin de Betty, dont il tombe (évidemment !) éperdument amoureux… Comme dans toute histoire qui se respecte, il y a toujours une jolie blonde qui vient mettre le désordre dans un plan qui, jusque-là… se déroulait sans accros. 
De temps à autre, tous les 32 du mois, surgit de cette collection « Made in Belgium », apparemment sans fin, un véritable ovni cinématographique ! Un film oublié et inclassable, surprenant pour de bonnes et de mauvaises raisons comme c’est le cas de cet obscur Golden Ophelia, véritable curiosité terriblement désuète mais non dénuée d’intérêt.

Tu ne tueras point... sans autorisation écrite.

Un film animé de bonnes intentions et… de très peu d’autres choses. Adapté d’un roman de Ward Ruyslinck, un des auteurs flamands contemporains les plus populaires (c’est du moins ce que précise la jaquette), le film de Marcel Martin nous narre, dans un style fort marqué par son époque, ce que l’auteur définissait comme « une histoire à la recherche de l’homme perdu ». Perdu, Stefan Pielek, notre héros récalcitrant l’est complètement : confronté à une bureaucratie archaïque et absurde digne de Kafka ainsi qu’à sa propre solitude, tragique et insurmontable.
Afin de mettre en images les tourments de Stefan, a priori fort peu propices à la gaudriole, Marcel Martin nous offre une poignée de montages filmés en « cinéma-vérité » avec de « vrais » passants marchant dans de « vrais » endroits, certains d’entre eux regardant d’ailleurs « vraiment » la caméra. Stefan observe minutieusement la foule : pendant une bonne dizaine de minutes, nous observons donc avec lui les passants de la Place de la Monnaie à Bruxelles. Un instantané assez cocasse et rigolo d’une foule choisie au hasard dans le Bruxelles de 1974. Rebelote un peu plus tard sur un marché, puis au bord d’une plage… Afin d’isoler son personnage principal, le réalisateur le filme au milieu d’un monde en pleine effervescence alors qu’il reste immobile, observateur toujours silencieux d’un monde dont il ne fait plus partie, qu’il regarde avec distanciation, entre mépris, mélancolie et regret. Le personnage représente l’éternelle dichotomie entre l’individualité et son microcosme et la société macrocosmique. Stefan observe. Il observe beaucoup même. Pendant tout le film en fait…
Une idée ingénieuse donc ces jolis montages… même s'il faut bien avouer qu’à la longue, le procédé lasse terriblement, surtout lorsqu’il est répété à plusieurs reprises dans ce film dont la durée n’excède pourtant pas 1h08, mais qui réussit l’exploit d’en paraître le double. Le problème dont Marcel Martin n’avait, a priori, pas du tout conscience, c’est qu’un court métrage de 10 minutes aurait amplement suffi à retranscrire fidèlement les états d’âme de Stefan. Et ses petits montages, aussi amusants soient-ils, passent avant tout pour du remplissage… un procédé repris, des années plus tard, par Giles Daoust, le seul cinéaste qui étire ses génériques de début et de fin sur 20 minutes afin de pouvoir qualifier son métrage de « long », faute de matériel exploitable.

Pendant que la lassitude pointe le bout de son nez, et que le spectateur tombe lentement dans les bras de Morphée (ou de Janine, si sa femme s’appelle Janine), Marcel Martin découvre, apparemment très amusé, le bouton du zoom et en abuse de manière frénétique. Ah le zoom ! Très à la mode en ce début des années 70’, et popularisé pour le meilleur (mais surtout pour le pire) dans les œuvres folles (et nettement plus amusantes) de Jesus Franco… Des erreurs de goût diverses, le film n’en manque pas. Au contraire, elles foisonnent : des cadrages d’un autre siècle, une direction artistique quasiment inexistante, des seconds rôles peu ou pas dirigés… Seuls les deux acteurs principaux s’en tirent remarquablement. Privé de dialogues (il doit dire, en tout et pour tout, une trentaine de phrases dans le film !), Henk Van Ulsen incarne à merveille le désenchantement, son regard vide et passif, dénué de la moindre expression change totalement lorsqu’il rencontre la très belle Betty (Bettina Dubled) et qu’il reprend goût à la vie.

Ce qui fera en particulier l’intérêt du film (les mauvaises langues diront « le seul » intérêt du film) c’est bel et bien la partition musicale signée d’un certain Etienne Verschueren, futur collaborateur d’André Delvaux sur Femme entre chien et loup. Le réalisateur, grand admirateur de Charles Aznavour (c’est son droit…), contacta ce dernier afin d’obtenir les droits de sa chanson Il fallait bien. Attiré par le projet et par le thème principal du film, le petit Aznavour, d’ordinaire extrêmement rétif à ce genre de requête, accepta la demande et laissa toute liberté à Etienne Verschueren de faire de sa chanson le thème musical, leitmotiv du film. Une musique bucolique et céleste, entre joie et mélancolie, en parfait contrepoint avec l’humeur du héros. Une jolie manière d’ajouter un peu de légèreté à un film qui en manquait terriblement.

Golden Ophelia s’avère donc être une œuvre anecdotique et obsolète, terriblement marquée par son temps. Dommage, si l’on considère que le message du film est particulièrement universel et traverse malheureusement toutes les époques. L’année précédente, dans un style autrement plus marquant, Hal Ashby filmait The Last Detail (La Dernière Corvée), un film avec lequel ce Golden Ophelia partage certains thèmes, cette mélancolie et ce désenchantement et reflétait particulièrement bien ces années marquées par « la fin de la naïveté ». Hélas, par sa réalisation pataude ancrée dans une époque révolue et ses « production values » en berne, le film de Marcel Martin provoquera surtout chez les spectateurs une certaine indulgence avant de retourner dans l’oubli. Impossible aujourd’hui de prendre le film au sérieux !

Et pourtant, Golden Ophelia reste une curiosité qui vient soutenir l’adage comme quoi un film qui vieillit mal s’avère parfois plus intéressant qu’un film à la mode.

Golden Ophelia de Marcel Martin - 1974 

Avec Henk Van Ulsen, Bettina Dubled, Ward De Ravet, Bob Van Der Veken, Leo Dewals et Joanna Geldof

www.belfilm.be

 

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