Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/11/2001
Mots-clés : critique de cinéma,
 

Kankouran de Malick Sy

Le Temps du changement
Cinéma ethnographique au plein sens du terme, Kankouran de Malick Sy cerne son sujet avec efficacité et rigueur. Tourné au Sénégal, en Haute Casamance, dans la région de Kolda, il décrit les rites d'initiation que de très jeunes garçons doivent subir pour devenir des hommes. Pendant les deux mois qui suivent leur circoncision, ces enfants sont enfermés dans une chambre, isolés de la vie du village et de leurs parents. Là, ils endurent une série d'épreuves dont l'enjeu est leur reconnaissance et leur acceptation du pouvoir qui organise le monde des adultes. Humiliés, punis, battus, ils vont faire l'apprentissage de cette obéissance aux lois des hommes dans une ambiance de vexations et de tortures physiques qui dit combien leur soumission ne va pas de soi. Et c'est pendant cette période qu'apparaît le Kankouran. Génie protecteur, né de la forêt, il vient au village pour combattre les mauvais esprits, attirés par la faiblesse des jeunes garçons. Pour se faire, il sème la terreur dans les rues du village et tue qui lui résiste, protégeant ainsi le mystère de l'initiation des enfants, annihilant chez eux toute volonté de révolte ou de fuite. Quand les jeunes gens, devenus des hommes, retrouvent leur famille, le Kankouran regagne sa forêt, laissant derrière lui, telle une empreinte sociale indélébile, cette peur qu'il inspire. Aujourd'hui pourtant , la puissance du Kankouran est mise en cause, menacée par d'autres modes d'éducation influencés par le modèle occidental d'enseignement. Et nombreux sont ceux qui regrettent cette évolution et redoutent les réactions violentes du Kankouran.
Le film de Malick Sy décrit pas à pas cette pratique initiatique et les problèmes qu'elle soulève, mélangeant commentaire factuel et interviews des participants quand cela s'avère nécessaire. Sans jugement moral ou culturel, Kankouran tente de voir de l'intérieur cette réclusion périlleuse en jouant d'une belle complicité avec les enfants, et ce, malgré les difficultés que le secret et le mystère de l'initiation imposent. Optant pour un cinéma sobre et classique, sans fioritures stylistiques mais avec une caméra toujours en situation, Malick Sy va à l'essentiel de son propos, montrant l'importance de ce temps du changement et de la disparition des rites. Mettant en scène ponctuellement l'influence de sa présence dans cette communauté de Kolda, il n'ignore pas que le simple fait de filmer est déjà l'expression de ce phénomène d'acculturation et, par un montage judicieux, il pose avec clarté la nécessaire ambiguïté d'une telle contamination, d'un tel métissage. Faisant oeuvre de mémoire, son film renvoie à cette problématique de l'uniformisation ou disparaissent les diversités ethniques et, par extension, attire l'attention sur la violence inhérente à certains modes d'apprentissage de l'obéissance et de l'autorité, qu'ils soient d'ici ou d'ailleurs.

Kankouran (Sénégal/Belgique, 2001, 52')
Scén. et réal : Malick Sy. Prod. : Sysiphe

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