Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
 

L'Apollonide

Choix : Apollonide, c'est extra 

Les larmes de sperme sont-elles les larmes de la béatitude ou seulement du flux et du reflux après l'explosion de la jouissance ? Le rêve de Madeleine est-il de croire que le pénis des hommes, leur petit Jésus, envoie au paradis ?

Bertrand Bonello, acteur, musicien, réalisateur (My New picture) (1) nous parle, dans la première partie de L'Apollonide, de foutre et de champagne, de femmes qui se prostituent dans un bordel parisien. Le tout dans un endroit clos, une sorte de salle de cinéma avec une fausse chronologie qui circule à la fin du 19ème siècle et se boucle dans un vingt-et-unième siècle pavé de désastres guerriers.

L'Apollonide est une sorte d'entre-deux, une passe tarifée filant d'un monde à l'autre, de l'intérieur à l'extérieur. Une sorte de pause de la chair joyeuse, d'un monde qui se désagrège vers un monde où la sexualité va passer du plaisir supporté (« ce bien qui nous fait du mal ») à pire : la douleur et la violence des mâles-soldats (2) de 14-18 et de 39-45.

Bonello nous offre les fragments d'un puzzle sous forme de saynètes d'un monde de femmes où le désir des hommes mène à une certaine lassitude. « Je suis fatiguée, je pourrais dormir mille ans », nous dit Clotilde. Est-ce de son rêve échoué que nous parle le film lorsqu'on la revoit en plein XXIème siècle, sortant d'un taxi, toujours prostituée et au bord du gouffre, tandis que, derrière elle, une très jeune fille attend un client ? Ou celui de Madeleine, amoureuse du petit Jésus comme Sainte Thérèse d'Avila ?

La première partie nous montre la douceur de la soumission des femmes aux désirs aventureux des hommes, et à l'argent qui leur donne ce pouvoir. C'est ça ou la rue. Mais le film montre aussi la dualité des corps entre hommes et femmes. Le peintre, un des clients réguliers, est obsédé par l'entrecuisse de l'une des filles, le sexe féminin, son ouverture au monde que Gustave Courbet va peindre avec pour titre L'origine du monde. Un autre client écrit : « Les hommes ont des secrets, les femmes ont des mystères ». Le film parle donc d'une violence cachée par les caresses, de peaux laiteuses, de câlins entre filles, de masques vénitiens et, dès le début, d’un fantasme qui se concrétise lorsque Madeleine, la juive, attachée sur son lit, voit et sent sa bouche coupée par un couteau. Le sourire de Madeleine devient la réplique de la figure du Joker que l'on rencontre dans le film de Christopher Nolan, The Dark Knight (Batman 3). Les pulsions mortifères du XXème siècle : l'effroi d'un cauchemar qui va devenir réalité. La femme qui rit va aussi devenir un autre objet du désir (un produit, dirait les apôtres de l'utilitarisme économique).

Bonello filme les filles en plans rapprochés ou en gros plans et les hommes en plans larges (ils sont souvent bord cadre, hors champ ou dans les rêves). À la fin du film, autour d'une femme morte, victime de la syphilis, les filles dansent sur le tempo de Nights in white satin des Moody blues, l'une contre l'autre, serrant les mains sur les épaules. Les larmes de l’une coulent de ses yeux ouverts. Que certains critiques au naturalisme déchaîné aient parlé d'anachronisme musical nous laisse pantois. Comme si la scène précédente sur un adagio de Mozart (concerto pour piano n°23) n'était pas, elle aussi, en dehors de la chronologie ! Cette scène montrant les filles qui apaisent leur douleur, leur peur de la mort dans un tempo musical qu'on pourrait supposer orchestré pour elle, est magique. La séquence fait aussi le lien avec les larmes de sperme qui coulent sur les joues de Madeleine. Rappelons, à tout hasard, cette chanson de Léo Ferré : C'est extra : « ...Les Moody blues qui chantent la nuit,...comme un satin de blanc marine...ce mal qui nous fait du bien, c'est extra... »

On reste pantois devant la densité (2) de ce film poétique sur la condition féminine, mais aussi sur celle d'un spectateur qu'on ne lance jamais dans le voyeurisme. Bonello filme des femmes incarnées, l'image juste de vies féminines éveillées et au bord de l'évanouissement. Sur ce rêve éveillé, il y a la fin de cette citation d’Henri Michaux par l'une des filles : « Si nous ne brûlons pas comment éclairer la nuit ». 

Bonus 

Un petit film sur le montage du plan (version 1, 3 et définitive) de Madeleine et de son rêve au début et à la fin du film. Sur le jeu musical de la structure du film qui, contrairement au père Hitch qui a tout prévu depuis l'écriture avec des dessins, se sert de l'imprévisible. La lumière éteinte et allumée du couloir à la chambre, etc...Très intéressant. 

  1. (1) My new picture que Bertrand Bonello considère comme un film à part entière est juste une musique. Il laisse à l'auditeur attentif le soin d'imaginer les images et devenir le spectateur de son propre film. Il offre, dans le livret, la chanson, quelques photos et un court entretien, édition Shes 003.

  2. Postface de Klaus Theweleit, Le sec et l'humide de Jonathan Littel, éditions Gallimard.

(2) Sur le temps, l'espace et la durée dans un bordel, voir aussi, Les fleurs de Shanghai (Hou Hsiao-Hsien) et Le Plaisir de Max Ophuls.

L'Apollonide de Bertrand Bonello, édité par O’ Brother et diffusé par Twin Pics.

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