Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Mars 2005
01/03/2005
 

L’Autre de Benoît Mariage

Claire et Pierre forment un couple modèle et bourgeois  des plus classiques. Ils attendent un heureux événement. Ou plutôt …deux, comme ils vont l’apprendre en ce début de film. A l’annonce de cette nouvelle qui rendrait plus d’un couple fou de joie, Claire pourtant perd pied. Les futurs parents décident alors de sacrifier un des deux embryons. Incapable de surmonter la détresse de sa femme, Pierre reporte son affection sur Laurent, jeune patient handicapé qu’il rencontre dans le cadre de son métier d’ophtalmologue.

L'Autre, un film de Benoît MariageMais bientôt, Pierre disparaît dans la nature, et c’est chez Claire que Laurent viendra alors jouer son rôle de substitut affectif.

Si comme son nom le laisse présager, L’Autre traite de manière récurrente du motif du double, il n’est pas anodin de signaler que l’histoire du film est née d’une double rencontre. C’est en effet au terme d’une journée où une connaissance de Benoît Mariage lui fit part de sa douloureuse expérience de réduction de grossesse que le réalisateur décida d’en faire le sujet de son deuxième film. Travaillant à l’époque avec un ami professeur de théâtre dans une institution pour personnes handicapées, il est touché par la philosophie de vie d’un des élèves, le jeune Laurent Kuenhen. C’est au cours de cette même journée que Benoît Mariage décide alors d’en faire l’un des protagonistes de L’Autre. Avons-nous affaire ici  à un 9ème jour? Le réalisateur s’en défend, son film se différenciant de l’œuvre marquante de Jaco Van Dormael par sa démarche naturaliste.

Avec ce deuxième long métrage, notre compatriote Benoît Mariage change totalement de registre. Ceux qui se sentaient comme poisson dans l’eau de la Sambre en se plongeant dans l’univers carolo et farfelu des Convoyeurs attendent, risquent de se trouver - à l’instar de Claire - quelque peu déboussolés. Ici, l’humour n’est point de mise et le dialogue reste une denrée rare. Mais c’est de cette épuration presque obsessionnelle que jaillira l’émotion  et que le spectateur se verra touché par la tendresse des personnages. Le jeu d’acteur rejoindra d’ailleurs cette volonté de refus du spectaculaire en restant contenu, oppressé et oppressant. Benoît Mariage privilégie donc les images fortes, et revenant à ses premières amours, nous offre un film à la frontière entre une esthétique poétique et une autre davantage documentaire. Loin de lui en tout cas le souhait de tomber dans le mélodrame psychologique. Et puisqu'une image vaut mieux qu’un long discours, c’est à travers le moniteur de l’obstétricien que nous comprendrons toute la douleur du couple alors que nous suivons en direct l’euthanasie du bébé bouc émissaire. C’est dans les non-dits, les ellipses et autres silences qu’il s’agit dès lors de saisir le message du film. L’œuvre devient alors parabole sur l’absence, le manque et la non-communication. L’autre, c’est le bébé qui ne verra jamais le jour, laissant un vide dans le ventre de la mère, une place qui n’est plus à prendre, comme celle du deuxième conducteur du tandem de Pierre, qu’il conduira seul. L’autre, c’est également l’œil malade de Laurent, qui devra pourtant accompagner ad vitam celui qui fonctionne, comme l’embryon momifié devra stagner in utero au côté de celui qui aura la chance de voir le jour… un jour. L’autre, c’est enfin Laurent lui-même, le tiers intégrant la vie de Pierre et Claire, sorte de réincarnation de l’embryon mort, pour employer les termes de l’auteur. Il sera celui qui fera passer la pilule amère au jeune couple, comme une mission qu’il se serait confiée. De la dualité, on passe alors à la Trinité, thématique biblique parmi d’autres dans ce film, alors que le couple souhaite prénommer leur bébé rescapé Noé, et que Claire, pour oublier sa solitude, se charge d’organiser la crèche vivante de l’institution pour handicapés dont Laurent fait partie. Autre motif symbolique également en l’image de la mater dolorosa, portant en son sein un enfant inattendu qu’elle accompagnera dans la mort.

Parlons belgitude pour terminer, en soulignant que le film a le mérite de ne pas cacher sa nationalité comme une maladie honteuse. Le nom de notre pays est prononcé haut et fort, ancrant l’histoire sur le sol wallon, malgré la volonté d’abstraction et de lyrisme de l’auteur. Signalons enfin la présence de Jan Decleir l’assassin atteint de la maladie d’Alzheimer dans le thriller belge La Mémoire du Tueur (De Zaak Alzheimer) de Erik Van Looy.

Si le réalisateur ne souhaite pas donner de clefs de lecture à travers le film, le spectateur que le film aura laissé pantois pourra peut-être trouver des réponses dans l’entretien avec Benoît Mariage que nous propose le DVD! Hélas, les amateurs de making of et autres surprises additionnelles ne verront pas leur soif de connaissance ou de divertissement assouvie, car cet entretien constitue - avec la bande-annonce - le seul bonus du disque. Il eut été agréable de découvrir par exemple le génial premier court du réalisateur, Le Signaleur, petit bijou d’humour noir et d’inventivité. Mais pour en apprendre davantage sur les coulisses du film et la démarche de l’auteur, nous vous invitons à lire l’entretien cette fois écrit de Benoît Mariage figurant sur notre site.

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