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Nicolas Provost : L'Envahisseur

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03/11/2011
 

L'envahisseur de Nicolas Provost

Violence des échanges en milieu ultra-violent

Avec son titre loin d’être politiquement correct, L’envahisseur, on attendait déjà de Nicolas Provost, un film coup de poing, sans concessions. On attendait aussi beaucoup de l’image, au vu de ses courts métrages précédents, fascinants. Trop d’attente parfois conduit à la déception, mais quand le film dépasse tout ce qu’on pouvait attendre, c’est ce que l’on appelle, la grâce.

photo de Amadou dans l'Envahisseur de Nicolas ProvostIl est recommandé de ne jamais, au grand jamais, raconter la fin des films au risque de gâcher le plaisir. Dans le cas de L’envahisseur, ce serait plutôt la scène du début que l’on aimerait ne pas dévoiler afin de ne pas gâcher le choc que le spectateur ne manquera pas d’éprouver. Pourtant, comment parler du film sans ce premier moment qui condense tout et parvient à encadrer, en une seule scène, tout un univers cinématographique et à y donner le La ?
Première image : une femme nue est allongée sur la plage. Ce n’est pas elle que l’on voit, mais bien son sexe, cadré comme le fameux tableau de Courbet, l’Origine du monde. Quel monde ce sexe a-t-il donc engendré ? Celui où sur une plage, des Européens insouciants semblent se la couler douce, pendant qu’échouent, subitement, des rescapés africains plus morts que vifs que la mer a bien voulu abandonner sur une autre terre. Au ralenti, comme dans un songe, la femme nue s’avance lentement, sans précipitation, et partage avec Amadou un regard ambigu, tissé par autant de désirs que d’incompréhension. Deux mondes que tout oppose, deux univers qui ne pourront se rencontrer, un dialogue de sourd. Par ce regard champ/contrechamp, ce regard qui nous observe, nous entrons droit dans le cœur de celui que nous suivrons jusqu’aux confins de l’enfer. Car déjà, Amadou est perdu, perdu et éperdu. Les désirs qui le rongent ne se heurteront qu’à des barrières froides et hostiles…  froide et hostile, telle est aussi montrée Bruxelles. Violente, bruyante, étouffante, à peine la reconnaît-on. Du béton et des tours, des cheminées et des marchands de sommeil, des putes dans les vitrines et des sans-papiers dans les caves. Nicolas Provost extirpe du cœur de la ville ses secrets et ses infamies, et en fait l’héroïne secondaire de l’histoire, marchant main dans la main ou plutôt au coude à coude avec Amadou. Rarement on avait vu un être aussi perdu dans l’espace et le temps, aussi abandonné, et cette solitude qu’il traîne comme une dépouille morte est exacerbée par la foule urbaine qui l’entoure, une cartographie de la ville brouillée, emmêlée. Jamais ou presque, Amadou n’est montré seul dans un plan, et c’est bien là l’extrême solitude que d’être au milieu de tous sans avoir d’existence, sans être regardé, considéré comme un être à part entière.

Mais, malgré les épreuves, les rêves ont la peau dure et Amadou s’accroche comme il peut. Lorsqu’il rencontre Agnès, femme d’affaire richissime et renversante de beauté, ses rêves prennent chair, ont enfin une peau, un visage, une odeur. Dans le loft glacial et chic d’Agnès qui se fait témoin de leurs échanges, leurs corps s’épuisent sans s’abandonner, se prennent brutalement sans échanger. Du sexe consommatoire qui fait sans doute fantasmer la frêle blanche, et, pour Amadou, de la performance démonstrative pour être à la hauteur et penser, sans doute, qu’on est encore vivant. La troublante opposition physique, la très fragile et pâle Stefania Rocca d’un côté, et le corps puissant et sombre d’Issaka Sawadogo de l’autre, subit un franc retournement, car, on le sait, dans nos sociétés occidentales, ce n’est pas la force et le courage qui font la puissance, mais bien l’argent. De l’argent, Amadou, n’en a pas, et ce n’est pas le nom fictif et imaginaire qu’il donne, Obama, qui parviendra à changer cette réalité, ce n’est surtout pas l’argent d’Agnès qui parviendra à le sauver. Quand un être à tout à attendre d’un autre et que l’autre n’a rien à attendre de lui, quel avenir peut-on construire, quelle histoire peut-elle encore se tisser ? Enfin conscient de l’impossibilité d’un quelconque lien, Amadou ne peut que perdre pied et, sa réalité faite d’imagination et de désirs, que tomber en lambeaux.
L’envahisseur est avant tout un film sur un rêveur dont les rêves trop grands pour son corps pourtant immense ne pourront que déborder et conduire à la folie. L’envahisseur est aussi un film d’amour, un film en mal d’amour.
Depuis des années, les images de Nicolas Provost reviennent inlassablement sur des thèmes qui semblent littéralement l’envoûter : la sensation d’étrangeté, l’indifférence qui en découle, la dissolution d’un individu happé par le manque. Pas étonnant donc qu’aujourd’hui, l’envoûtement qui l’anime se communique si parfaitement au spectateur.
On retrouve, dans ce premier long métrage, des citations presque exactes de ses courts précédents (Yellow Mellow, Induction, Exoticore), comme si ce film était enfin la réalisation ultime d’une seule et même histoire, le point d’ancrage de tout ce qui a précédé, comme si en mettant en scène l’impossibilité à réaliser un rêve, il la contredisait en la réalisant.

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