Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Avril 2014
27/03/2014
 

L'Etrange couleur des larmes de ton corps Hélène Cattet et Bruno Forzani

L'Enfer est bleu et vert

Après le coup d'éclat de Amer, hommage appuyé au giallo et à Dario Argento, les cinéastes poursuivent dans la même veine mais poussent à l'extrême le formalisme développé dans leur premier long métrage et offrent une œuvre abstraite sidérante.  

De retour de voyage d'affaire, un employé d'une entreprise de téléphonie constate la disparition de sa femme alors que leur appartement est fermé de l'intérieur. En tentant de résoudre ce mystère, il va s'enfoncer dans les sinuosités d'une maison labyrinthique gorgée de souvenirs meurtriers qui vont refaire leur apparition.

Tout comme dans Suspiria, pièce maîtresse du cinéma de Argento et qui semble être une référence majeure, le bâtiment où se déroule l'intrigue joue un rôle primordial, personnage à part entière qui influe sur les affects et menace à chaque instant d'engloutir les héro-ïne-s du récit. Ici, il s'agit de l'hôtel Cambierlani, chef-d'oeuvre de l'architecture Art Nouveau conçu par Paul Hankar et situé à Ixelles, les murs y sont dédoublés, créant des passages inconnus et terrifiants entre les appartements où habitent des personnages tout aussi inquiétants. Les décors sont à ce titre stupéfiant de beauté et les artistes y font preuve d'une mise en scène de l'espace étonnante. L'atmosphère Art nouveau contribue également à ce cinéma marqué par un fétichisme du gros plan et des objets ; la panoplie de bijoux, gants, couteaux, poupées, constitue à elle seule une puissante attraction visuelle.
Mais ce qui aurait pu être un hommage brillant et sans doute un peu vain, s'avère une expérience cinématographique sensorielle et esthétique audacieuse. Abandonnant très vite le récit finalement très accessoire, lointaine torche dans le parcours cauchemardesque offert, Hélène Cattet et Bruno Forzani multiplient jusqu'à l'angoisse les effets visuels et sonores provoquant des sensations ressenties physiquement. Les éclairages baroques où les verts, rouges et bleus violents s'enchaînent, rivalisent avec une bande sonore éprouvante où se mêlent stridences, écoulements de liquides, cuir et plastique froissés, verres crissant sur la peau et craquement infernaux de boiseries et de métal. Tout comme le personnage principal se retrouve possédé par les ombres assassines de la maison, le film semble vouloir prendre possession du spectateur, se couler en lui. L'abstraction en devient quasi totale, la matière filmique devient signe, code, influx nerveux, des cercles de lumière rouge deviennent des taches de sang, le chiffre devient une lettre qui devient un nom, les lumières des traits de peinture comme dans un opus de Stan Brakhage et des odeurs émanent de disques démaquillants. Mais une blessure au couteau sur le haut du crâne, comme une vulve sanguinolente réaffirme soudain la puissance érotico-morbide du genre.

Le film nous perd définitivement grâce à un montage virtuose. La séquence intense et terrible où le personnages se dédouble, se détriple nous plonge avec délice dans les méandres de la folie et de l'absurde, le fameux « Dick Laurent is dead » du Lost Higway de Lynch poussé à un paroxysme jubilatoire. Après ce morceau de bravoure, les cinéastes ne baissent par leur garde et maintiennent nos nerfs sous tension avec une scène incroyable en N&B faite de plans saccadés, diaporama anxiogène ou animation en slow-motion filmée par un voyeur psychopathe. Bien entendu enfin, le regard est central, l'oeil en gros plan est le leitmotiv qui revient nous hanter spasmodiquement. Car à vouloir trop voir, on est vu. Et on se fait avoir.

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