Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Novembre 2015
03/03/2015
Mots-clés : documentaire, expérimental,
 

La Corde du Diable de Sophie Bruneau

L’esprit des lieux 

Comment éveiller un regard et la pensée qui l'accompagne, à une autre sensibilité, une autre compréhension ? Comment faire voir et saisir ce qui jusqu'alors se tenait enfoui sous les évidences du quotidien ? Certains cinéastes continuent d'expérimenter des façons de mettre en scène ces questions comme autant de chemins de traverse qui vont du connu vers l'inconnu. Avec son dernier film, La Corde du Diable, Sophie Bruneau rejoint ceux là qui réussissent à nous faire vivre le cinéma comme une aventure où le risque de changer prend toute son importance.

Au point de départ du film, la proposition semble claire : raconter la Conquête de l'Ouest à partir de l'usage du fil barbelé, ou autrement dit, faire du fil barbelé, la métaphore de ce large mouvement qui, d'Est en Ouest, a civilisé les terres sauvages qui allaient devenir les États-Unis d'Amérique. Pourtant très vite ce qui apparaissait comme un sujet à traiter, va se faire littéralement phagocyter par quelque chose d'autrement plus vaste, plus complexe, plus difficile à cerner. Ce qui va surgir est la figure du monde qui autorise et le fil barbelé et la Conquête, et la fin de l'autochtone et la domination du civilisé. Rien de moins.

Quitter le sujet à traiter.

La Corde du Diable de Sophie BruneauPour ce faire, la cinéaste va filmer cet espace qui surgit et s'organise alors que disparaissent les territoires sauvages et leurs frontières naturelles. Elle filme ces situations où le fil de fer barbelé devient le signe d'une économie spatiale qui réduit l'hétérogénéité des lieux et la diversité de leurs identités à un même usage, un même modèle, une même norme. Elle filme les animaux derrière les barrières, les clôtures, les grillages. Elle filme des hommes qui reproduisent avec une banale innocence l'acte d'enclore, d'isoler, de protéger bêtes, humains et habitats. Elle traque ce moment singulier où le parcage des bêtes et l'enfermement des hommes accouchent d'un nouveau monde qui reconfigure toutes les modalités du vivre ensemble. Si l'usage du barbelé (et de ses avatars) rend compte de cette dynamique, la cinéaste le filme en sachant pertinemment bien qu'il n'est en rien la cause de ce bouleversement. Signe autant qu'effet, il manifeste cette colonisation de la vie par un pouvoir dominant qui s'exporte. C'est pourquoi elle filme ces lignes, ces découpes, ces brisures qui mettent en perspective un dedans et un dehors, un clos et un ouvert, un connu et un ailleurs. Elle filme l'animal faite chose. Elle filme ces trains de marchandises comme autant de bornages d'un espace qui, devenu lui aussi marchandise, se capitalise, imposant son principe sécuritaire. Elle filme les prisons, les checkpoints, les murs qui enferment des deux côtés. Et ce faisant, elle place au centre de son film, cette invention d'un territoire enfin unifié dont la fonction première est de gouverner la vie des hommes.

Une forme narrative radicale.

Pour rendre visible ce qui ne l'est pas, la cinéaste invente une forme cinématographique qui est partie prenante de son propos. A contrario de la logique que manifeste le barbelé, réunir ce qui est séparé en tant que séparé, elle a voulu son film comme une lente dilution de la séparation avec une radicalité qui n'a d'égal que sa maîtrise. La Corde du Diable a cette fulgurance et cette inventivité des premiers âges du cinéma muet. Sans un mot de commentaire, sans jamais recourir aux convenances de l'explication ni à la facilité de l'expertise, elle construit son film en pariant sur la justesse métaphorique des images et des sons, et sur l'intelligence sensible du montage. De là l'importance du rythme particulier de ce dernier, fait de syncopes et de retours en arrière qui éclairent différemment ce que nous pensions avoir déjà compris. Si chaque plan appelle le suivant, se fond dans le suivant, le récit fait la part belle au non dit, au non vu. Le hors champ devient essentiel et une des réussites du film tient dans ce qu'il est construit non pas en fonction de ce qu'il nous montre mais suivant ce qu'il nous laisse deviner d'une trajectoire jamais interrompue. Ainsi l'usage récurrent de longs travellings qui se déroulent d'Est en Ouest, rappelant le mouvement de la Conquête, participe à cette dilution du plan pour mieux favoriser une compréhension en devenir, en cheminement. Car à l'inverse des pièces d'un puzzle qui nous livrent l'image statique d'une finalité, ce que propose La Corde du Diable est une sorte de mise en mouvement, de voyage mental qui se prolonge bien après la fin du film.

Pour rendre pleinement hommage au film, il faudrait encore parler de la richesse de la bande son qui confère aux « paysages » et aux êtres vivants, une profondeur inhabituelle ; il faudrait revenir à l'incroyable « immobilité » des travellings qui nous pose sur un dehors, ne nous laissant percevoir d'un espace privé que le dispositif interdisant tout contact ; il faudrait enfin décrire les « rencontres » singulières, celles avec un collectionneur, un archiviste et un concepteur de fils barbelés auxquels se joignent une anthropologue et un Indien du désert de Sonora. Mais tenter de citer toutes les qualités de La Corde du Diable est un pari perdu d'avance car ici tout se tient, tout s'enchaîne et il faudrait presque refaire le film dans son entièreté pour n'en rien oublier.

Un enjeu qui ignore les sentiers balisés .

Si le film s'arrêtait à ce qui précède, il serait déjà passionnant mais il faut attendre les dernières séquences pour en vivre pleinement l'enjeu et la portée. Le monde qui se cache derrière le fil barbelé est un monde mortifère, un espace forclos en voie de désertification et qui s'impose par l'exclusion de la vie. Ce qu'il produit en définitive, ce sont des ruines. Et la cinéaste nous suggère que c'est peut être de là qu'il nous faut partir à présent, de ces ruines qui, comme le disait Walter Benjamin, ouvrent de nouveaux chemins, libèrent l'espace de sa géographie et nous poussent à retrouver l'esprit des lieux, une forme de magie où le vivant est ce qui nous constitue. Et s'il fallait une conclusion à la hauteur de l'enthousiasme que suscite La Corde du Diable, elle pourrait se dire comme suit : la façon dont Sophie Bruneau a pensé et voulu son film, sa facture et sa forme, son invention et sa rigueur, sa justesse et son émotion sont déjà un des chemins qu'évoquait le philosophe. L'emprunter en tant que spectateur, c'est déjà faire l'expérience d'autres possibles, c'est déjà tourner dos au désert et en finir avec la peur de l'inconnu. C'est déjà pressentir la mort du fil barbelé et la fin du monde dont il est la signature.

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