Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
 

Laurence Anyways de Xavier Dolan

Je tu il elle…

A 20 ans, Xavier Dolan signait une histoire de désamour à nous arracher les tripes avec J’ai tué ma mère. Un an plus tard, dans Les amours imaginaires, il nous embarquait dans ses amours à trois et faisait chavirer nos cœurs, tout narcissisme dehors pourtant. A 23 ans, le jeune cinéaste prend juste ce qu’il faut de distance et de maturité, juste un peu, mais pas trop. Il s’empare d’un sujet qui n’est plus centré sur lui-même ...  celui de Laurence, un homme qui se sent femme…Tout ce qu’il y avait de révolte adolescente dans son premier film et de bluette légère dans le deuxième, laisse ici place à la gravité dans un ressassement qui met en lumière une certaine idée de la nostalgie.

scène du filmLaurence, en anglais, est un prénom mixte. Laurence ici est un garçon, Melvil Poupaud, (tout en élégance et en réserve). Il aime Fred… une fille avec un prénom mixte, lui aussi. Fred la fille, et Laurence le garçon ont l’air d’un couple heureux et amoureux, complice et fou, insolent et un brin provoc’. Il est prof de lettres, elle travaille dans le cinéma, ils aiment ce qu’ils font et ce qu’ils sont et rien ne semble pouvoir les désunir. Ces deux là sont faits l’un pour l’autre, c’est évident.

Sauf que Laurence veut devenir Laurence, passer d’il à elle, tout en continuant à vivre avec Fred. Passés la colère et le sentiment de trahison, Fred choisit alors l’amour fou, l’amour impossible, et décide de l’accompagner dans sa transition sur un simple et beau : « On va faire ça ensemble », ouvrant ainsi le film à une épopée intrépide, portant haut l’étendard de la différence, bravant les normes et les convenances, et fuck the world ! Car il en faut du courage et de la conviction pour affronter une salle de cours en tailleur et hauts talons, commander un plat à une serveuse atterrée, affronter une mère puissante et effrayante, détruite par la vie (sidérante Nathalie Baye). Mais la révolution à deux n’a qu’un temps et la lutte vole vite en éclat, laissant Laurence seul(e) arpenter les chemins qui conduisent à sa vérité. Nous entrons dans un autre temps, un autre film presque…qui ne choisit pourtant pas d’abandonner un personnage au profit de l’autre, - d’où sa longueur (2H40) et la complexité de son montage.

scène du filmMalgré (et avec) ses longueurs et ses langueurs, ses ralentis kitschissimes, son esthétique queer, sa propension à transformer les scènes en clips, Laurence Anyways emporte par ses mouvements amples et ses élans impétueux. C’est un cinéma de désirs et un désir de cinéma qui accouchent d’un monstre virevoltant entre le bon vieux mélodrame et la fresque néo-romantique. « Malgré et avec » résume tout le film de Dolan qui transforme ses pires défauts en qualités par la puissance visuelle de ses évocations donnant ainsi une belle leçon sur l’ivresse de la création. Dolan est réalisateur, scénariste, monteur… il a même fait les costumes, se coltinant la mocheté des années 80. Chez lui, toute image peut recomposer le réel, il s’agit d’aller la chercher, le plus rapidement possible, car le réel lui-même n’est plus tellement fiable et consistant. Alors, Dolan invente des images, des images qui traduisent littéralement et poétiquement un état du cœur dans une stylisation outrancière et hyper colorée parfaitement assumée, à l’image de ces vêtements qui pleuvent du ciel sur les personnages.

Avec ses 2H40, Laurence Anyways est donc une fresque ambitieuse qui répète sans cesse les mêmes motifs, élabore des variations sur le même thème comme un récitatif d’opéra, sur la piste d’un Wong Kar-wai qui aurait pris des leçons d’hystérie chez Almodovar. Et malgré tous les défauts que les pisse-vinaigre ne manqueront pas de lui trouver, on reste rêveur face à l’incroyable talent du jeune cinéaste québécois qui réussit un cinéma aussi personnel et aussi populaire, un cinéma de diva, qui s’assume comme tel, sans complexe, avec toute les excès de la jeunesse et de la mégalomanie. Et Laurence, du coup, on l’aime, anyways !

 

Le DVD de Laurence anyways sort en DVD chez MK2.

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