Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
08/01/2009
 

Le Bannissement d’Andreï Zviaguintsev

Le Bannissement d’Andreï Zviaguintsev est surprenant comme un film asiatique, oriental ou russe orthodoxe (pour le dire rapidement : Tarkovski, Paradjanov, Sokourov), c’est-à-dire, loin de la fatigante culture de masse étasunienne. Avant de découvrir, stupéfaits, l’étonnante dernière demi-heure de son film, Andreï Zviaguintsev nous emberlificote une heure dans un ailleurs que nous ne croyons – stupidement, avouons-le – que trop connaître, formé dans le cristal de la culture russe : la permanence d’une forme consistant à présenter plutôt que représenter la figure. Donc, dans un premier temps, le seul défaut déstabilisant du film consiste à l’appel de ses références fondatrices. Rapidement : le premier plan nous offre, en été, un arbre dans un immense pré. Souvenir immédiat du premier plan du Sacrifice de Tarkovski (après un générique sur l’adoration des rois mages de Vinci et une aria de Bach), où Alexandre plante, devant son jeune fils, un arbre dans un immense pré. Ces relances (Le MiroirLe Sacrifice), le  réalisateur, certes, les revendique, en déclarant tout de go, que ce sont « ses racines et son sang ».

Mais bon, un doute nous traverse l’esprit… et s’il nous menait en bateau façon Manoel de Oliveira qui excelle dans les faux indices des histoires de famille afin de déstabiliser le spectateur ? Et si nous étions dans une partie d’échec entre trois figures baignant et se noyant dans le fleuve des états de l’âme russe ? Du coup, on se dit que cette hypostase du formalisme, de l’incessant non-dit ou trop dit, n’est pas tant une faiblesse qu’une force.
Ok loulou, mais cela parle de quoi, au juste ? Essayons de pitcher la première heure. Alex (Konstantin Lavronenko que nous avons découvert dans Le retour, le précédent film de Zviaguintsev) et Mark (Alexandre Baluyev), deux frères, se retrouvent dans l’appartement du premier qui extrait une balle du bras du second. Pourquoi ? On ne le saura jamais, sinon que la complicité des frères est totale. Alex est marié à Vera (la fragile épouse est incarnée par l’émouvante Maria Bonnevie). C’est l’été, le ruisseau est à sec, le soleil répand sa chaleur, son éclat provoque la poussière, on est dans le frémissement de la vie. Prise d’un malaise, Vera annonce à Alex qu’elle est enceinte d’un troisième enfant d’un homme qui n’est pas lui. Troublé, jaloux puis furieux, Alex supplie Mark de le conseiller. Faut-il pardonner ou tuer sa femme ? L’amour est-il plus puissant que le ressentiment ? Les frères choisissent le chemin de la haine qui conduit à la mort, obligeant Vera à avorter. Celle-ci va résoudre son rejet de femme et de mère dans le suicide. N’est-ce pas un moyen d’accomplir le vœu de son mari jaloux incapable de capter l’amour de sa femme ? Ceux qui n’auront pas compris que Ziaguintsev les entraîne, depuis le début, dans un jeu de piste complexe plutôt que dans un drame conjugal risquent de s’égarer. Car les trente dernières minutes nous font décoller et basculer ailleurs, dans un monde flou que nous ne soupçonnions guère (pour le coup, plus proche du Décalogue de Kieslowski). Et si l’enfant n’était pas le fruit de Robert, l’amant, mais une manière pour Vera de reconquérir l’amour d’Alex ?
Nous voilà plongés dans une rupture narrative, dans un film pratiquant, de main de maître, les ellipses, l’accumulation de détails à peine perceptibles sur les règles d’un quotidien privé d’amour, un monde que ne supporte plus Vera. Celle-ci n’hésite pas à entraîner Alex au-delà du miroir. Désormais, nous sommes ailleurs, les plans fixes alternent avec de lents panoramiques (du ciel pluvieux au sol inondé), des plans ruisselant sous l’abondance d’une pluie diluvienne qui va déchirer les vérités d’Alex tout en contribuant à voiler le mystère de Vera. Le suicide n’a-t-il été que la réussite d’une première tentative avortée grâce à Robert, l’amant ou l’ami ?
Alex n’a pas compris que plutôt que de partager seulement la souffrance de Mark il a abandonné celle de Vera. Les deux disparus. Il lui reste à assumer sa solitude, dans un temps désormais scellé. 

Le Bannissement d’Andreï Zviaguintsev, éditions Imagine, diffusion Mélimedias Musique Arvo Pärt. Mélimédias/Imagine vous offre 5 exemplaires si vous répondez à nos deux questions.

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