Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
07/10/2011
 

Le Cinéma de Jean-Louis Comolli

 

Comolli, rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma de 1966 à 1971 (Serge Daney va lui succéder) a écrit un livre, célèbre devenu, Free Jazz/Black Power avec Philippe Carles (Folio/Poche) et, plus consulté encore, Le Dictionnaire du Jazz (avec André Clergeat in Bouquins/Laffont). C'est aussi un réalisateur prolifique (35 documentaires, et 6 films de fiction). Comme théoricien du cinéma, il vient de publier Le Cinéma contre le spectacle (aux éditions Verdier). En DVD, la collection du Geste cinématographique offre, en deux disques, 4 films de Jean-Louis Comolli.

Même lorsqu'il est produit par la télévision (La sept ou Arte), Comolli pratique le cinéma et non le visuel. Ce qui l'intéresse, c'est la manière de vivre de l'autre, hors du champ de la représentation et du spectacle. D'où son souci constant de se débarrasser du sujet à traiter, d'éviter le reportage télévisuel, de chercher le bon angle, la bonne distance, en parcourant une logique du contre-pied. Autrement dit, «on arrive à filmer en étant en porte-à-faux avec son sujet».

La vraie vie (dans les bureaux) nous fait découvrir le quotidien des employés, au bas de l'échelle sociale, d'une caisse de la sécurité sociale, d'assurance maladie. Huit heures par jour, dans les méandres de l'institution (du courrier au pool dactylo), des femmes en majorité, appelées les «o.s. du tertiaire», essayent de grimper dans la pyramide sociale comme la génération «coca-cola» ou d’aménager leur temps dans un espace qui n'offre pas beaucoup de perspectives.

Le Concerto de Mozart nous offre une autre interprétation de l'un des concertos les plus connus de Mozart, le K622, pour clarinette. Sept jeunes musiciens s'essaient autour de Michel Portal (clarinette solo) à préparer une nouvelle interprétation (allegro, adagio, rondo). Ils explorent la partition (inachevée) de cette œuvre que Mozart a composée peu avant sa mort, en 1791. Portal cherche, derrière chaque note, la bonne mesure. Une leçon de musique par un clarinettiste de musique de jazz et de musique classique.

L'affaire Sofri dure 65 minutes : un temps que l'on ne contestera pas. Les passionnés qui lisent, chaque mois, les revues consacrées à l'histoire, de l'Antiquité au Contemporain, connaissent bien Carlo Ginsburg, grand historien italien qui a écrit Le juge et l'historien sur le procès Adriano Sofri. Rappelons les faits. Le 12 décembre 1969, un attentat Piazza Fontana, à Milan, opéré par l'extrême droite (qui refile la responsabilité à l'extrême gauche), fait 16 morts. Un anarchiste de gauche, Giuseppe Pinelli est interpellé. Lors de sa mise en garde, il est défenestré et meurt. Luigi Calabresi, le commissaire, est accusé par la gauche extraparlementaire de sa mort.

Trois ans plus tard, Calabresi est assassiné devant son domicile. Un repenti, ancien membre de Lotta Continua (une formation politique, communiste et révolutionnaire, née en 1969) accuse les dirigeants de cette organisation d'avoir perpétré le meurtre. Ceux-ci, dont Adriano Sofri, après différents procès, sont condamnés à 22 ans de prison. L'église catholique, via Paul VI, fait de Calabresi un «serviteur de Dieu» (sic). Comolli interroge Ginsburg sur ces procès. Celui-ci nous explique pourquoi Sofri est tombé sur des tribunaux inquisitoriaux, comme il y a quelques siècles. En Histoire, Ginsburg est un adepte de ce qu'on nomme la micro histoire, c'est-à-dire voir les différents angles à partir desquels se construit la vérité des faits.

Les extraits des procès qu'a choisi de nous montrer Comolli sont impressionnants tant Leonardo Marino, le repenti, porte sur ses épaules son propre récit (il prétend avoir été là, mais personne ne l'a vu et il est incapable de le prouver). Il étaye le fil d'une narration sans aucune preuve devant des vrais témoins qui étaient sur place et ne cessent de dire autre chose. On est loin d'un procès fictionnalisé à l'américaine revu par Otto Preminger (Autopsie d'un meurtre).

Naissance d'un hôpital nous a laissés pantois. Comment, l'architecte Pierre Riboulet a-t-il conçu le projet de l'Hôpital Robert Debré, dans la périphérie de Paris ? Nous découvrons la première esquisse de la maquette, ensuite la fabrication (les derniers plans du film où nous parcourons ce lieu de vie créé pour surmonter l'angoisse de la mort sont impressionnants). Au lieu du Journal d'un curé de campagne (Bresson), Comolli nous offre le Journal d'un architecte avec son travail technique et esthétique de dessins, d'esquisses, de plans et ses soucis de créateur méditant sur l'art face à la mort.Une petite merveille de documentaire.

 

Le Cinéma de Jean-Louis Comolli, coffret de 4 films (Le concerto de Mozart, L'affaire Sofri, Naissance d'un hôpital, La vraie vie), éditions Montparnasse, collection du Geste Cinématographique, diffusé par Twin Pics.

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