Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Mars 2014
Mots-clés : France, sortie en DVD,
 

Les Conquérants solitaires et La plus belle des vies de Claude Vermorel

L’histoire est écrite par les vainqueurs, on le sait. Et lorsqu’ils ont perdu la bataille, qu’ils ont eu tort ou commis des abominations, ils n’aiment pas qu’on le leur rappelle. Pas étonnant donc que les deux longs métrages de fiction tournés par Claude Vermorel en 1952 et 1955 en Afrique n’aient pas eu, en leur temps, la place qu’ils méritaient dans les cinémathèques d’Europe et les encyclopédies du cinéma. Heureusement, le travail de mémoire de l’association Belfilm nous permet, avec la réédition en DVD de La plus belle des vies et Les Conquérants solitaires, de découvrir des films qui nous rappellent, comme le disait Jean Rouch, que lorsqu’on arrive dans un pays, ce n’est pas nous qui le changeons, mais le pays qui nous change.

jaquette du dvd Les conquérants solitairesAvant 1960, le cinéma en Afrique française se développe dans le contexte de la domination coloniale. On y trouve, pour résumer, quatre grands types de films, des films documentaires rappelant le mérite des grands conquérants, des documentaires folkloriques présentant les mœurs et coutumes des « sauvages », des films de fiction avec héros aux peaux pâles véhiculant les stéréotypes que l’on connaît sur les populations indigènes, enfin des films à destinations des autochtones sous forme de courts métrages éducatifs ayant pour fonction de transmettre aux Africains nos belles et grandes valeurs occidentales. Dans cette soupe indigeste et pestilentielle, où la représentation de l’Afrique ce fait soit sans les Africains, soit à leur dépens, quelques exceptions essaient le plus difficilement du monde d’émerger, la plupart du temps, contrariées par les autorités. C’est le cas de Jean Vautier qui, en 1948, parcourt le Mali, la Haute Volta, la Côte d'Ivoire, le Ghana et le Burkina Faso et filme le vrai visage du pouvoir colonial. Résultat : la police saisit les négatifs dès son retour en métropole. Son film, Afrique 50, sera interdit pendant plus de quarante ans et lui vaudra plus de dix inculpations.

Côté documentaire encore, le grand nom qui débute sa carrière fin 40 et s’intéresse de près à l’Afrique est bien évidemment Jean Rouch qui, avec ses films ethnographiques, nous montre un monde en tension, tension créée pour une bonne part par la colonisation. En 1958, avec Moi, un noir (1958) Jean Rouch fait entendre la voix des Nigérians et montre explicitement la situation.

Pour ce qui est de la fiction pure, la plupart – pour ne pas dire la totalité - des films des années 50 mettent en scène des héros blancs, grands réformateurs qui considèrent les cultures africaines comme archaïques et indignes de survivre à la culture occidentale assimilée au progrès.
Claude Vermorel fait donc figure d’exception en signant Les Conquérants solitaires. Bien entendu, il met, lui aussi, au centre de son histoire africaine, une héroïne blanche – nous sommes en 1952, n’oublions pas ! Claire Maffeï, sa compagne dans la vie. Il lui donne un prénom de sainte, Thérèse, et le caractère d’une enfant gâtée frivole et capricieuse. À l’annonce de la mort de son père, vivant depuis des années sur le sol africain, Thérèse débarque pour la première fois au Gabon, bien décidée à vendre la forêt qui LUI appartient et retourner à sa petite vie tissée de vanité. Seulement voilà, la réalité a tôt fait de la rattraper, et les mystères de l’Afrique de prendre possession de son âme. Thérèse fait l’expérience de la profondeur, de l’amour (Pascal, incarné par Alain Cuny), et de l’impossibilité. Un scénario quasi métaphysique où les Africains jouent de véritables rôles et ne sont pas uniquement des objets de curiosités exotiques. Au sortir de cette expérience, plus rien ne sera jamais comme avant. Un mélodrame romantique et profondément sensuel tourné comme une transe hypnotique.

Le film va mettre plus d’un an à trouver un distributeur (« Comment !! Pas de fauves dans un film sur l’Afrique ! »). Il est ensuite accepté par la biennale de Venise de 52, mais écarté du palmarès par le jury. Il sort en France dans les salles, en octobre de la même année. Etienne Cremieu-Alcan écrit à ce propos : « Un film très africain et la meilleure preuve en est, hélas !, la salle vide ».

Cela ne décourage visiblement pas Claude Vermorel qui, 3 ans plus tard, repart pour d’autres aventures africaines. Ce sera La plus belle des vies, titre du film et non pas présage pour l’avenir du cinéaste, qui, on s’en doute ne rencontrera aucun succès avec ce nouveau projet africain.

jaquette dvd La plus belle des viesLa plus belle des vies est une fois encore une histoire d’Européens en Afrique, en Guinée française et donne une fois de plus le rôle féminin à son épouse, Claire Maffeï, la belle Anne-Marie, compagne d’un instituteur peu orthodoxe. Il n’y a pas le mot « boubou » dans les livres, qu’à cela ne tienne, il suffira d’en faire un autre pour que les enfants puissent apprendre les mots de leur quotidien. C’est donc tout empreint d’humanisme et d’ouverture aux autres que l’instituteur prend ses nouvelles fonctions au village, sous le regard malveillant de Sori (Nabi Youla) qui, peu à peu, va se laisser conquérir par cet homme de bonne volonté. Car Sori les connaît bien ces « blancs » qui arrivent en terrain conquis et hurlent leurs ordres. C’est par sa voix (il est le narrateur), mais aussi par ses yeux d’autochtones que nous regardons l’histoire progresser, ou plutôt zigzaguer entre le chaud et le froid, l’espoir et l’accablement, la douleur et la joie. Outre son scénario dense, plein de rebondissements et de personnages complexes, le film montre l’aspect inverse de l’acculturation. Là encore, ni fauves, ni bêtes sauvages, mais des ennemis bien plus puissants, « le mur invisible qu’il faut abattre entre les cervelles et les peaux », « l’incompréhension de ceux qui devraient être alliés », écrit Claude Vermorel en juillet 55.

Si Hervé Bazin et Eric Rohmer défendent le film, (« La plus belle des vies touche de plus près à la vérité sociale de cette Afrique française que nous ignorons et qui risque pourtant de s’imposer bientôt sur notre conscience », écrit Bazin en 1956), tout comme une grande majorité de critiques, le film ne parvient à réunir qu’une poignée de spectateurs à sa sortie.

Deux films qu’il était donc temps de découvrir, loin de l’apologie de la puissance colonisatrice française en butte à la sauvagerie des peuples rétifs ou du divertissement exotique jouant sur les stéréotypes.

Les Conquérants solitaires et La plus belle des vies de Claude Vermorel – 2 DVD édités pas Belfilm – Disponible sur www.belfilm.be

 

 

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