Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
Mots-clés : Russie, sortie en DVD, Cannes,
 

Léviathan d'Andrei Zvyagintsev Sortie en DVD, édition par Lumière

La désolation 

Prix du scénario à Cannes, le quatrième long métrage du Russe Andrei Zvyagintsev est un film qu'il faut aller voir en connaissance de cause, au risque, sinon, d'éteindre l'écran avec des envies de meurtres (se pendre, flinguer le premier Russe - un peu officiel - venu, à moins qu'on ne s'en prenne directement au réalisateur... On hésite). Lumière l'édite en DVD avec, en bonus, une interview de Zvyagintsev et 20 minutes de scènes tombées au montage (pour les plus masos d'entre nous). Pour les inconditionnels qu'un peu plus de désolation régale sur l'horreur du monde, cette édition fera leur bonheur. Pour ceux qui espèrent qu'il est encore possible de se défendre dans la force mise en commun, qu'ils se détournent.

DVD Leviathan - edition lumière C'est que le Léviathan, monstre mythologique ou monstre étatique à la puissance infinie tel que le théorise Hobbes, est ici peut-être le principe qui foudroie toute vie. Ou peut-être même pas, comme cette carcasse de baleine échouée sur la plage et rongée jusqu'à l'os sur laquelle le réalisateur revient à plusieurs reprises. Il n'est peut-être plus qu'une chimère échouée, une coquille vide. Plus rien donc. Alors accrochez-vous, parce qu'on est dans la Russie la plus corrompue, la plus désolée (pas un arbre sur des collines couvertes de pierres, cernées par l'eau, rêches de broussailles et d'herbes folles, le désert quoi), la plus alcoolisée...

Tout commence lorsqu'un garagiste heureux en amour est exproprié. Il va se défendre, il est prêt à dégainer le fusil après avoir dégainer son copain avocat. Mais dans cette Russie-là, si on peut tirer sur les photographies des anciens dirigeants, sur le maire complétement bourré qui débarque en pleine nuit pour réclamer cette propriété qu'il croit acquise, on ne tire pas encore. On se fait face, alcoolisés jusqu'à l'os, dans un duel au bord de la dérision. Oui, on insiste un peu sur l'alcool. Enfin, ce n'est pas nous qui insistons, c'est le film : de bout en bout, tout le monde se bourre la gueule, se met mort saoul, se hurle dessus dans la démesure de l'ivresse, ou s'étreint en plein tangage de navire humain... Sur les ravages de l'alcool, Léviathan est un très bon prospectus... Collés tout le long du film à leur bouteille de vodka, les personnages de Léviathan tentent tout d'abord de ne pas céder et de tenir bon face à la corruption, la misère, la mafia du coin mais tombent, les uns après les autres, comme des mouches... C'est que l'ivresse seule peut-être console de l'impossible ? Celle qui boit le moins, l'amoureuse du garagiste, telle Cassandre au triste visage, avance mutique, pour faire face à l'inexorable, et jusqu'au bout, portera sa lucidité et ses fautes. 

Indéniable chef-d'œuvre photographique signé Mikhail Krichman (chef opérateur ultra talentueux et attitré de Zvyagintsev), Léviathan raconte un monde désolé et désolant, où s'accumule sans trop d'éclats - savamment tenus hors cadre -, l'horreur, déroulée inexorablement. Et comme dans toute tragédie, la fatalité est en marche. Elle avance ici discrètement, lentement mais sûrement. Dans des cadrages droits et fermes, dans une séquencier scandé sans à coup, avec des mouvements de caméra doux, langoureux par instants, ses plans fixes très épurés et symétriques, avec des tableaux vivants à la beauté presque précieuse, qui ne durent jamais assez longtemps pour faire basculer le film du côté des illusions hallucinées de Tarkovski, Zvyagintsev, minimaliste, avance pas à pas, à coup de tensions silencieuses et d'ellipses vers l'écrasement total... Implacable maîtrise, maestria d'une tragédie sourde et froide. Mais il ne faut pas voir Léviathan sans trop savoir à quoi s'attendre ou en espérant voir des hommes humbles se battre avec leur corps, leur honneur, leur vie contre ceux qui les exploitent, les humilient et les piétinent. Ici, la dignité et la joie du vivant n'ont l'espace que d'un geste de tendresse entre deux hommes, que d'une chambre à coucher au lit défait. Ici, si les hommes tentent au début de tenir bon et de souquer ferme, la mer est trop démontée, les mafieux trop dégueulasses, la trahison trop commune et l'alcool trop consolant, pour qu'ils réussissent à tenir la barre... Et au final, les pauvres sont toujours un peu plus pauvres, un peu plus écrasés et le monde un peu plus désolé. C'est le calme plat de l'horreur écrasante et silencieuse, le constat terrible d'une impuissance généralisée. Il y a quelque chose de pourri au royaume de Poutine. Cela dit, ça on s'en doutait depuis longtemps et nous, personnellement, on préfère la joie sauvage et folle des Poussy Riots. À bon entendeur, donc...

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