Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
04/06/2009
 

Looking for Eric de Ken Loach

Ou comment (enfin) retrouver la joie, la foi et Cantona

Voilà qu’on s’asseyait dans une salle de cinéma, en soupirant d’avance : « Mon Dieu, encore un Ken Loach ! » tentant d’éprouver une vague surprise à la vue du casting, appâtée seulement par Eric Cantona, son parler musical, sa fièvre de l’aphorisme, sa carrure plus qu’athlétique… Et voilà qu’on n’en revint pas ! Looking for Eric est une petite et belle et tendre comédie, réjouissante, galvanisante, revigorante !

Par « petite » comédie, entendre : «simple, modeste, petit faubourg ouvrier anglais, personnages aux mille petits problèmes, fatigués de leurs existences, camaraderies masculines, liens déchirés et tendres, amours nostalgiques et famille difficile ». Des petits problèmes de petites gens… un vrai Ken Loach, quoi. Après ce qui nous semble un égarement, cette fameuse Palme d’Or… Le vent qui s’était levé nous avait plutôt plaqués à notre siège de cinéma, sidéré, stupéfié et l’on était sorti harassé de la projection, apathique, cherchant désespérément, dans cette reconstitution historique, cet élan lyrique, ce classicisme étonnant, ce politiquement correct épuisant, le fin mot de l’Histoire… C’était un gros film. Après un retour aux sources avec It’s a free world, autour d’une sorte de rédemption plutôt indigeste, Ken Loach réalise ici un grand film, une véritable comédie, un anti-My Name Is Joe. Souvenez-vous de Joe, l’entraîneur de l’équipe de foot des jeunes en perdition, ancien alcoolique, qui tentait de reconstruire sa vie et échouait, terrassé par… Par quoi d’ailleurs ? Dans le film, c’était des mafieux. Plus sociologiquement, une vision du monde à la Zola (oui, ça existe encore !). Alors un anti-My Name is Joe, C’est comme si les Dardenne (qui coproduisent ce film) se mettaient tout à coup à faire un drôle de petit film rigolo (est-ce à attendre ???) ! Et s’il y a du comique chez Ken Loach, un beau sens du cocasse, de l’absurde et de la dérision à l’Anglaise, ça n’avait pas encore éclaté au grand jour ; sa vision politique du monde laissant peu d’espoir à la joie d’une lutte organisée et gagnante de ces petites gens d’ordinaire exploitées jusqu’à la rate (quitte à répéter inlassablement le même film. Et l’on se chuchotait tout bas : « Mais pourtant, il tourne ! ».

Ici, le Eric qu’on cherche n’est pas tant le joueur de foot, mais le protagoniste principal, qui se prénomme lui aussi Eric – Bishop, de son nom de famille -, et qui semble bien totalement paumé. Premières images, caméra par-dessus son épaule, il roule, à vide, comme un dingue sur un rond-point. Profondeur de plan : néant. Brouillard et Eric « l’Évêque » manque de faire crash. Ça ne va pas fort, donc. Tout s’écroule, ou plutôt part en cacahouètes. Postier de son état, Eric se bat avec les deux fils de sa seconde femme qui glandent devant la télé au mieux, tournent mal au pire. Père pas très modèle pour son aînée, il rêve toujours à la mère de sa fille, qu’il a quittée trente ans plus tôt. Quant au boulot… Lui, le danseur de rock, ne fait plus deux pas de deux, et traverse l’écran, maigreur extrême, comme un zombie.

Ses collègues (sa team, comme dirait l’icône parlante du film) décident de s’occuper de lui : s’ensuivent quelques scènes hilarantes et cocasses où, tour à tour, on tente de dérider Eric par des blagues pas très drôles ; où l’on se fait une séance de psychanalyse de groupe : « imagine que tu es ton idole »… Et donc, Eric imagine Eric Cantona. Et, lui, pas gêné, il débarque, se met à parler, à jeter, de-ci de-là, ses multiples aphorismes, à entraîner son Eric, le conseiller, le booster, le coacher, l’ensevelir sous des proverbes incompréhensibles… Et tandis que les emmerdes s’accumulent, le Eric postier prend peu à peu en charge sa carcasse, remonte sa pente, surmonte ses hantises, organise ses vengeances … Et sous le vernis hyper réaliste de Ken Loach (qui échappe toujours au sordide de justesse), ces apparitions à la Madame Muir sont ici tissées merveilleusement au film, jamais questionné par Eric qui les accepte comme telles. Que sont-elles ? Le film ne le dit pas, et c’est tant mieux. Il le voit et y croit. Voilà.
Ce qui change tout dans Looking for Eric, c’est peut-être la simplicité du film, de son intrigue, de son fil bien tendu. À travers la fascination des personnages pour le foot (qui revient si souvent dans les films de Loach), le vieux routier du cinéma réaliste anglais arrive à dévider son habituel propos sur le capitalisme (ceux qui peuvent désormais se payer une place au match sont des mafieux qui roulent en 4x4) sans pour autant le miner et nous plomber d’une impuissance totale (toute lutte vouée à l’échec à la David contre Goliath). Quant au personnage de Cantona, la fascination d’Eric pour le foot, la mise en scène d’une vengeance collective et de ce fameux esprit d’équipe, font toute la joie du film où le foot s’invente donc ailleurs qu’au stade. Car dans Looking for Eric, ce qui se joue, c’est une résistance simple et forte, une lutte joyeuse et impertinente et l’on se bat, et enfin, enfin, enfin, ça marche ! D’une certaine manière, Loach semble avoir quitté, avec ce film, le terrain d’une vision politique du monde teintée de marxisme pour aller jouer sur un terrain plus mouvant, là où chacun fait sa loi (et où l’on règle ses comptes soi-même – la police aussi terrifiante que les mafieux), où l’on s’organise entre « nous », pour conquérir et obtenir ce que l’on veut.

Mise à part la toute fin (un peu « cui-cui » les petits oiseaux, tout est bien qui finit bien dans le meilleur des mondes – et on se demande bien en quoi être diplômé, c’est la panacée), on sort de Looking for Eric, en l’ayant trouvé. Quoi ? La force peut être, la joie, c’est sûr et peut-être enfin, cette foi (car David tout de même a gagné), de croire en… Eric Cantona ou autre, d’ailleurs, peu nous chaut…Car pourtant, il tourne !

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