Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
Webzine
juillet-août 2010
09/07/2010
 

Melancoly Baby de Clarisse Gabus - Belfilm

Le charme mortifère de la bourgeoisie

Les membres de la famille « Les cinéastes inconnus » dénichés par l’asbl Belfilm n’en finissent pas de se démultiplier. Dans la famille « Je n’ai réalisé qu’un seul film », je demande, la fille, Clarisse Gabus. En 1979, cette Suissesse sortie de l’INSAS, tourne Melancoly Baby et parvient à embarquer dans son bateau Jane Birkin et Jean-Louis Trintignant. Malgré des étoiles brillantes à son générique, la réalisatrice ne trouvera pas le chemin de la gloire. Premier, et dernier film donc, sorti tout droit en DVD de la folle collection « Made in Belgium ».

Melancoly Baby

Dans le Troisième homme, chef-d’oeuvre réalisé en 1949 par Orson Welles, Harry Lime (Welles himself) explique à Joseph Cotten (alias Holly Martins) dans une réplique devenue célèbre : « L'Italie sous les Borgia a connu 30 ans de terreur, de meurtres, de carnage... Mais ça a donné Michel-Ange, de Vinci et la Renaissance. La Suisse a connu la fraternité, 500 ans de démocratie et de paix Et ça a donné quoi ? Le coucou ! » Dans ce joli petit pays, bien propre sur lui, où rien ne se passe entre deux cris du coucou, Olga (Jane Birkin) promène son long corps lascif et ses charmants frou frou dans sa grande maison près du lac. Pour tromper son ennui, Olga dort, premier titre choisi par la réalisatrice avant d’adopter le définitif Melancoly baby, un titre qui résonne un peu comme une chanson de Gainsbourg. Et ça tombe plutôt bien, car c’est bien le grand Serge qui signe ici la musique, une musique hélas, peu inspirée. Mariée à un homme d’affaires prévenant et assommant, la mélancolique Olga s’ennuie à mourir et essaie de tuer le temps. Profitant des quelques jours d’absence de son encravaté de mari, elle décide de lier enfin connaissance avec le monde du dehors. Sur sa route, elle croise Pierre (Jean-Louis Trintignant), et Claude (Jean-Luc Bideau), un cadre supérieur récemment mis à la porte. Entre eux, vont se nouer des relations particulières et fragiles dans lesquelles Olga semble un peu désemparée. Cette bourgeoise oisive, cette belle au bois dormant enfermée dans une vie conjugale mortifère s’éveille peu à peu sans pour autant parvenir à toucher véritablement à la vie.
Car outre la critique acerbe d’une société patriarcale et phallocrate, Clarisse Gabus met en scène l’irréversible incommunicabilité entre les êtres. Alors qu’Olga vient cueillir un baiser sur les lèvres de Pierre, cet antipathique séducteur lui professe des statistiques sur les palpitations cardiaques diminuant la durée de vie en proportion des baisers échangés, avant de tourner définitivement les talons ! Quant à Claude, au moment où il ose enfin dévoiler à Olga les chapitres poignants de sa vie lors d’un tête à tête intime, elle, s’est déjà endormie.
Clarisse Gabus, visiblement fascinée par sa belle comédienne, ne se lasse pas de la filmer sous tous les angles, nue dans son bain, virevoltant sous ses cheveux rebelles lors d’un bal, alanguie sur les sofas fleuris, flottant légèrement sous ses voiles de soie vaporeux près des arbres et des lacs de la si photogénique Suisse. Impressionniste, Melancoly baby flirte dangereusement avec le film érotique de série B sans céder pour autant aux scènes physiques implicites. Et la pudeur qu’elle déploie sciemment rend plus acerbe encore sa critique de la violence feutrée d’une société aliénante dans laquelle le trio d’acteurs évolue avec sobriété et justesse.

Bonus
Les deux courts métrages présentés sur ce DVD ont été réalisés par Daniel Jouanisson, co-scénariste de Melancoly baby.

Enfin de Daniel Jouanisson - 1975 - 8’
Isolée en haut de sa tour dans son confortable appartement, une femme enceinte vit voluptueusement avec son ventre rond. Nue, elle erre dans son appartement, prend un bain, boit du lait qui se répand sur son ventre et que la caméra vient lécher avec gourmandise... Hélas, le soir arrive et le trouble-fête est de retour du bureau avec son attaché-case et ses manières de rustres. Du haut du balcon, la jeune femme trouvera le moyen radical de se délivrer de cet importun...

À noter que le montage du film a été assuré par Clarisse Gabus.

Bref regard de Daniel Jouanisson - 1979 - 4’
A l’affût, la caméra traque l’entrejambe de ce qui semble être une très jeune fille, qui va et vient devant une fenêtre, s’assoit, lèche la confiture répandue sur sa cuisse. Cette caméra objective, c’est le regard de cet homme plus âgé qui semble être son père. En 4’, le réalisateur nous plonge dans un malaise indescriptible avec une audace surprenante.

Sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs, voici un film qui, sans aucun doute, n’aurait pas pu voir le jour en 2010.

Melancoly baby de Clarisse Gabus - 96’ - 1979
Avec : Jane Birkin, Jean-Luc Bideau, Jean-Louis Trintignant, François Beukelaers…
Musique : Serge Gainsbourg – Photographie : Charlie Van Dame
Production : Ciné Vog, Dimage, Luna Films, SSR-RTSI

DVD disponible sur le site www.belfilm.be 

commentaires propulsé par Disqus