Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
 

Otez-moi d'un doute de Carine Tardieu

Daddy Nostalgie 

- Vous connaissez le proverbe : « Vache voyageant loin, gros pis. »
- Et qu’est-ce que ça veut dire exactement ?
- Aucune idée.

Cet échange cocasse entre François Damiens et la détective qu’il a engagée pour retrouver son père biologique (jouée par Brigitte Roüan) n’est qu’un exemple parmi d’autres des dialogues joyeusement absurdes parsemés ci et là dans le troisième film de Carine Tardieu (réalisatrice de La Tête de maman et Du Vent dans mes mollets). Le scénario prend un malin plaisir à transcender son statut de modeste vaudeville par un goût prononcé pour l’absurde et une tendresse infinie pour ses personnages hauts en couleur. Les dialogues, mijotés aux petits oignons, portent la patte du cinéaste Michel Leclerc (Le Nom des Gens, La Vie Très Privée de Monsieur Sim), officiant cette fois en tant que simple scénariste.

Otez-moi d'un doute de Carine TardieuComédie sentimentale sur fond d’imbroglio identitaire, Otez-moi d’un doute s’impose comme une véritable transposition (version bretonne) de Scandale dans la Famille, le vieux tube antillais de l’ami Sacha Distel ! Jugez plutôt : Erwan (Damiens), démineur de profession et Breton pur jus, apprend grâce à un test ADN pratiqué à l’occasion de la grossesse impromptue de sa fille Juliette (Alice De Lencquesaing), que son père (Guy Marchand) n’est pas son père. Bouleversé par cette révélation inattendue, Erwan perd pied. Malgré toute la tendresse qu’il éprouve pour l’homme qui l’a élevé, il se met à la recherche de son père biologique. Ce dernier, Joseph (André Wilms), est un vieux juif gauchiste à la santé chancelante. Erwan le rencontre et se prend immédiatement d’affection pour lui. Mais pendant qu’il fait adada sur les genoux de son nouveau papa, l’ancien, lui, se morfond. Comme un bonheur n’arrive jamais seul, dicton idiot s’il en est, Erwan fait la connaissance de l’insaisissable Anna (Cécile de France), jeune femme médecin farouchement indépendante pour laquelle il a un coup de foudre (qui s’avère être mutuel)… avant de découvrir que la belle n’est autre que la fille unique de Joseph ! Anna, de son côté, ignorant l’identité du nouvel « ami » de son père, tombe amoureuse d’Erwan. Quant à Juliette, aussi mature lorsqu’il s’agit de conseiller Erwan qu’immature dans sa vie privée, elle ignore l’identité du père de son bébé, celui-ci ayant été conçu lors d’un bal costumé où le géniteur portait un masque de Zorro. Ayant retrouvé son papa, Erwan se donne pour mission de retrouver celui de son futur petit-fils…

Si le scénario se résume à peu de choses, il joue astucieusement avec les codes de la comédie de boulevard, auxquels il marie des problématiques universelles quasiment shakespeariennes : identité contrariée, paternité difficile, amours impossibles, quiproquos à gogo, portes qui claquent, intervention de Zorro… le tout parfaitement emballé avec une fantaisie irrésistible ainsi qu’une bonne dose d’émotion et de fous rires. La grande force du film réside principalement dans l’écriture de personnages décalés mais terriblement attachants, que la cinéaste et ses co-scénaristes nous rendent familiers. Otez-moi d'un doute de Carine Tardieu

Si l’ensemble du casting s’en donne à cœur joie, une mention toute particulière ira à la révélation Esteban (de son vrai nom Michael Bensoussan). L’acteur et chanteur, déjà vu l’an dernier dans L’Effet Aquatique, incarne Didier, le Zorro de pacotille qui a mis la fille du héros en cloque. Débarqué d’une autre planète, ce personnage de pierrot lunaire, sorte de Gaston Lagaffe s’exprimant avec la voix traînante de Jean-Marie Bigard et un phrasé dont la logique interne nous échappe complètement, provoque l’hilarité à chacune de ses (nombreuses) apparitions. Une recherche plus approfondie nous révèle qu’Esteban n’est autre que le rejeton du cinéaste Philippe Clair, réalisateur incompétent d’une flopée de nanars à l’humour pied-noir / camembert ayant rempli les fonds de tiroir du cinéma français dans les années 70/80. Le Führer en Folie, Rodriguez au Pays des Merguez, Tais-toi quand tu Parles !, Par où t’es rentré ? On t’a pas vu sortir et Si tu vas à Rio… tu meurs, c’était lui ! La folie burlesque mal maîtrisée d’un père mégalomane unanimement conspué par la profession a donc rejailli de manière beaucoup plus positive sur cet étrange fiston, à l’aube d’une grande carrière et, nous en faisons le pari, d’une nomination au César de l’Espoir Masculin en 2018 ! Otez-moi d’un Doute fonctionnerait parfaitement sans les interventions d’Esteban, mais la plus-value absurde que cet hurluberlu dégingandé apporte au film s’avère inestimable !

Bons mots, douceur, tendresse… mais pas de guimauve à l’horizon ! Carine Tardieu se révèle habile dans le dosage de ces ingrédients et crée une farce jubilatoire. Certes, Otez-moi d’un Doute est un film de dialoguiste plus qu’un film d’auteur et s’avère par moments visuellement un peu plat. Mais son message un peu convenu et dans l’air du temps («la paternité n’est pas seulement une question d’ADN») est délivré avec un charme et une fantaisie rares, dans une œuvrette qui surnage fièrement à la surface du marasme et de la vulgarité de la comédie populaire francophone actuelle.

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