Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Janvier 2012
 

Plus jamais seuls ? de Jean Delire - Belfilm

Neuf mois dans la vie d’un couple
Découvrir les films de la collection Made in Belgium, c’est se plonger dans l’histoire du cinéma en Belgique, non seulement celle de la réalisation, mais aussi l’histoire de la production, de la diffusion, et celle, plus générale de la société. Plus jamais seuls de Jean Delire interroge cette fin des années 60, où les structures classiques de la famille commençaient déjà à connaître des changements.

jaquette du film Plus jamais seul de Jean DelireEn 1968, alors que le réalisateur Jean Delire travaille sur un projet de film aux côtés de Louis Grospierre et Alain Quercy, le tournage est post posé et les trois compères se retrouvent au chômage forcé. Au même moment, la seconde épouse de Delire, la comédienne Danielle Denie lui annonce sa grossesse. L'événement lui donne l’idée d’un journal filmé, une chronique racontant les neufs mois de la vie d’un couple. Grospierre, Quercy et Delire se mettent à l’écriture. Leurs points communs ? Ils sont tous trois divorcés avec des enfants d’un autre mariage. Le projet initial de suivre la grossesse réelle de la comédienne ne peut aboutir par manque de temps. Delire décide donc de tourner avec Danielle Denie juste après la naissance de l’enfant, et c’est peut-être là le principal défaut du film, d’arriver trop tard et de plaquer les choses artificiellement, ou trop tôt, sans avoir pris le temps de laisser maturer l’expérience vécue. À moins que le principal problème ne se situe ailleurs, dans le croisement de trois regards masculins qui manquent de finesse et de sensibilité, ne s'attardent jamais sur les petites choses mais se ruent, au contraire, sur les nombreux clichés de la maternité.

Exit la rencontre romantique et le mariage, Plus jamais seuls commence là où les contes de fées s’arrêtent, et résument hypocritement le futur par « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». Car la vie à deux ne peut pas toujours être drôle, et la grossesse, non, n’est pas qu’une partie de plaisir béat, c’est avant tout un bouleversement où l’on peine à trouver ses repères. De la transformation du corps (j’ai plus rien à me mettre) au doute de soi (je suis affreuse, tu ne m’aimes plus), du vertige face aux nouvelles responsabilités (on n’aurait pas dû le faire) au doute de l’autre (vas-tu t’occuper de ton enfant ?), tout y passe. D’autant que, dans le film, ses remises en question sont exacerbées par la personnalité des deux personnages, d’un côté Jean-Pierre, le charmant prof de golf qui a déjà fui une première famille avec enfant, de l’autre, une comédienne un brin narcissique qui doit immédiatement mettre sa carrière de côté pendant que se transforme son corps. Si Plus jamais seuls nous entraîne dans l’intimité et le quotidien plus gris que rose de ce couple à un tournant de leur vie avec ses conséquences et ses dommages collatéraux, il nous conduit aussi dans le milieu bruxellois du théâtre où Danielle Denie est une des figures incontournables. Scènes de répétitions, soirées d’après représentations, petites trahisons, flagorneries, le monde du théâtre est ici croqué avec justesse et permet un très beau moment où, dans une phase aiguë de déprime, Danielle écoute la voix de Maria Casarès interprétant La ralentie d’Henri Michaux (On est, on a le temps. On est la ralentie. On est sorti des courants d'air. On a le sourire du sabot. On n'est plus fatiguée. On n'est plus touchée. On a des genoux au bout des pieds. On n'a plus honte sous la cloche. On a vendu ses monts. On a posé son œuf, on a posé ses nerfs).

Une mère ou une future mère possède t-elle encore son pouvoir de séduction ? Danielle, devra, pour s’en convaincre, faire un petit tour à Paris et se laisser charmer par un inconnu, Stéphane (Roger Hanin) qui déploie ici tous ses talents de french lover avant de s’apercevoir de ce que cache le manteau. Un petit film dans le film assez réjouissant.

Construit en neuf chapitres scandés par une animation qui revient comme un leitmotif, cette histoire se termine sur l’accouchement. Vivront-ils heureux et auront-ils beaucoup d’enfants ? L’histoire ne le dit pas, mais le ton de l'ensemble nous laisse supposer que non.

Bonus

En bonus, l’asbl Belfilm nous offre deux courts métrages du même Jean Delire. Le premier, Le site brutal, réalisé en 1959, évoque la désaffection industrielle sur un poème du cobriste Christian Dotremont. Le second, au titre ironique de La belle époque est une fable pessimiste sur le « progrès ». Deux films loin, bien loin du discours cliché qui fait des années 60, une époque bénie où tout semblait possible.


Plus jamais seuls ? de Jean Delire
Réalisation : Jean Delire – Scénario : Jean delire, Alain Quercy et Louis Gropierre- Montage : Jean-Claude Bernier – Musique :jean-Pierre Lang – Production : Gallia International Film, TV Productions, RTB
Avec : Danielle Denie, Guy Héron, Roger Hanin, Claude Volter, Nadia Grey…

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