Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
09/03/2009
 

Rapport préfabriqué de Bela Tarr

rapport préfabriqué

Avec le temps.

Pour qui connait l’œuvre du cinéaste hongrois Bela Tarr, la sortie en dvd de son film Rapport préfabriqué chez Clavis Films est une surprise. Révélé par son film Perdition, récit d’une quête existentielle d’une noirceur absolue et d’une écriture innovante, et entré de plein pied dans les incontournables du cinéma avec son chef d’œuvre, Satan Tango, film fleuve prodigieux dont on ne sort pas indemne, l’œuvre de Bela Tarr semblait être apparue comme une lumière foudroyante et instantanée.

Surprise donc d’apprendre que bien avant Perdition, Bela Tarr avait déjà réalisé quatre longs métrages de fiction et que grâce à l’édition de son troisième film, Rapport préfabriqué, daté de 1982, nous pouvions découvrir un aspect méconnu de son travail. En effet ce film appartient encore à un courant cinématographique plus naturaliste, interrogeant une réalité sociale à partir d’improvisations mettant en scène un couple d’ouvriers qui vit au jour le jour la faillite de son mariage.

Construit à partir d’une série de séquences qui sont autant d’éléments permettant d’entrevoir les raisons de ce naufrage, Rapport préfabriqué n’échappe pas aux clichés et lieux communs qu’une telle proposition peut connaître. Evoquant les films de l’est des années soixante, particulièrement les films de Milos Forman comme Au feu, les pompiers ou Les amours d’un blonde, il fait l’effet d’un exercice de style où est mis à l’épreuve un regard de cinéaste et une recherche esthétique qui déjà se détache d’un certain réalisme. Car ce qui fait de Rapport préfabriqué un jalon important dans l’œuvre de Bela Tarr tient essentiellement dans ce travail si particulier que ce cinéaste accorde à la durée d’un plan et au rythme qui organise une séquence lors du montage.

Il y a chez Bela Tarr une maîtrise de la suspension du temps qui plonge le spectateur dans le non dit d’une certaine réalité et rompt radicalement avec les enjeux d’un cinéma psychologique. Qu’importe alors les clichés, les attendus du drame d’un couple, les déjà vus des conflits à deux. Le cinéma de Bela Tarr n’est pas là. Il survient quand précisément l’antagonisme s’épuise et qu’il continue de filmer ses deux personnages alors que tout est dit. Là dans ces instants où un lien se dénoue, où derrière les personnages, les êtres laissent entrevoir leur visage, toute la gravité de son cinéma trouve son souffle et sa puissance émotionnelle. Il faut voir Rapport préfabriqué pour un plan tenu, voulu, qui durant un bal du samedi soir voyage de l’homme soul et qui chante Les feuilles mortes au masque désabusé de cette femme devenue simple absence et qui craque de partout. Moment rare, intense, unique, vérité d’un cinéma qui bouleverse et nous entraine très loin en nous même, vers ces paysages d’ombre et de ténèbres où palpite la peur et rôdent les angoisses.

Dans cette découverte de Rapport préfabriqué, dans ce voyage un rien archéologique dans la jeunesse d’une œuvre, il est bon de dépasser la simple vision d’un film et de se laisser entrainer par les hésitations d’une écriture qui se cherche et déjà se trouve, s’invente et déjà fait mouche. En définitive ce qui captive dans l’art de Bela Tarr, ce qui traverse son film et nous le rend essentiel, est ce rythme de la vie qui jamais chez lui ne se réduit à une simple représentation mais se propose toujours comme une aventure qui nous touche et nos concerne, qui nous prend et nous transforme.

 

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