Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
 

Shame de Steve McQueen

Dans des couleurs bleu glaçon, Steve McQueen nous entraîne au cœur de la solitude et de la misère existentielles avec son second et dernier long métrage, Shame. Mais Steve McQueen n’est pas Lars von Trier, il ne joue pas avec ses personnages comme un ichtyologiste penché sur son bocal à poissons. Le bocal, il y plonge et nous y plonge, en apnée souvent, en apesanteur surtout.

Brandon (Michael Fassbinder) est un bel homme, dans la force de l’âge. Il navigue entre son bureau new yorkais ouvert à tous et un appartement bien clos, « épuré », c’est-à-dire vide, dans lequel il mange seul sur le pouce, dort seul, et mate des vidéos pornos sur Internet… seul. Son addiction sexuelle l’isole, empêchant tout lien avec le genre humain si ce n’est dans la consommation (et la consumation) pure d’un désir froid et toujours désincarné. Brandon contrôle, comme un toxicomane fortuné qui a, d’avance, rangé ses doses bien alignées dans les tiroirs. Entre deux branlettes et une rencontre tarifée, il écoute les variations Goldberg, une vie réglée comme du papier à musique, d’une précision chirurgicale, à l’image de la musique de Bach. Il faudra l’irruption de Sissy, sa drama queen de sœur, pour ébranler l’ordre maniaque de l’enfer glacial qu’il s’est si bien construit. Intrusive, explosive, dépressive, Sissy renvoie à Brandon l’image d’un passé qu’il a préféré oublié et dont on ne saura rien de plus sinon qu’il est « mauvais ». Et quand la jolie Sissy enfile ses paillettes pour chanter une version ultra ralentie et mélancolique de la pourtant tonitruante chanson New York New York dans un club de jazz, Brandon cède et, avec ses larmes, son système si bien rodé commence à s’éroder. Alors Brandon court pour oublier, pour échapper à la honte qu’il a d’être lui-même, pour faire jouer ce corps autrement. Dans ses écouteurs, Bach encore, avec la fugue n°10, histoire de faire entrer de force un peu de la beauté du monde et refouler l’abjection. Mais on le sait depuis toujours, la rédemption n’est pas dans la fuite et il lui faudra descendre aux enfers avant de courir à nouveau, mais cette fois, non plus pour fuir, mais pour sauver… et Bach encore en fond musical, comme si oui, en effet, la musique était bien capable d'adoucir les mœurs.

Avec son premier film, Hunger, Steve McQueen faisait déjà une démonstration magistrale et radicale sur le pouvoir et les impasses du corps. Avec le même comédien, il exalte ici le magnétisme sexuel et parvient à faire de ce sex addict un anti Don Juan. Car il n’y a aucune joie dans cette jouissance vide de sens, et surtout aucune provocation. Mais en montrant ce corps coupable et souffrant, le cinéaste ne cherche pas à moraliser la sexualité, il s'attaque à une société qui fait de l'autre un objet, pire, un produit de consommation. Il pointe, par la seule force des images, les faits symptomatiques d’une époque en déréliction sans jamais céder au racolage. Par ses travellings d’une puissance époustouflante, ses longs plans-séquences, ses images bord cadre, sa construction en miroir et une BO obsédante et hypnotique, le plasticien britannique crée une œuvre sensorielle qui colle à la peau.

Bonus

Lorsqu'en 2008 Steve McQueen décrochait la caméra d'or pour son film Hunger beaucoup pensait qu'il y avait une erreur quelque part. Steve McQueen ? En 2008 ? C'est que cet homonyme était alors plus connu sur la scène artistique contemporaine qu'au cinéma. Qu'on se le dise, the Steve McQueen ne ressemble en rien à ce Steve McQueen, un immense black baraqué au regard doux comme un agneau.

Dans cette interview de 36' réalisée par la VPRO, Steve McQueen s'explique sur la dimension politique de son film. Il a souhaité aborder l'addiction, mais une forme d'addiction qui concerne tout le monde de près, au quotidien : le sexe.

La journaliste évoque avec lui ses sources d'inspiration (les tableaux de Goya), son film choc Hunger avec des extraits, et son chef opérateur Robert Müller qui a, entre autres, signé la lumière des films de Wenders, Jarmuch ou Lars von Trier.

Steve McQueen, qui n'a sans doute pas fini de nous étonner, tourne actuellement Twelve years a slave avec Brad Pitt et... Michael Fassbender entraînés au cœur d'un champ de coton au milieu du XIXe siècle.

 

Shame de Steve McQueen – DVD édité par Cinéart.

commentaires propulsé par Disqus