Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Octobre 2011
03/10/2011
 

Territoire perdu de Pierre-Yves Vandeweerd

Des hommes et des fantômes

Pierre-Yves Vandeweerd parcourt, arpente inlassablement entre le Maroc, l’Algérie et la Mauritanie, des zones d’ombres abritant des mémoires d’hommes en lutte, des no man’s land oubliés qui résistent au silence. De film en film, il s’est construit un lieu cinématographique fait de géographies rebelles et de récits fondateurs, où il met à l’épreuve du réel les questions qui le hantent. Film après film, il élabore une œuvre complexe et de plus en plus personnelle qui interroge ce qui se vit derrière les mots d’exil, d’identité et de pouvoir. Evoluant dans cette relation à l’autre faite d’empathie et de complicité, mais travaillé par ce désir de dépasser les limites d’une situation particulière, son cinéma témoigne de cette parole d’hommes et de femmes quand déracinés, déportés, enfermés, ils refusent de se soumettre. Quand, face à la violence guerrière d’une répression implacable, ils posent leurs racines, leur appartenance à une terre, à une culture comme levier armé de leur existence.

Territoire perdu, son dernier film, est sans doute le plus éclairant à ce sujet, et certainement celui qui, dans sa façon comme dans son propos, est le plus abouti et le plus radical.

En plein désert, au milieu de nulle part, un mur absurde tel une blessure vive, une improbable frontière. Un mur de 2.400 kilomètres construit par le Maroc et qui tranche le pays sahraoui en deux zones de résistance. D’un côté, le territoire occupé par les troupes marocaines et cette fragile République Arabe Sahraouie qui survit aux contrôles incessants et à la violence d’un pouvoir militaire dont le but avoué est de la voir disparaître. De l’autre, cette terre d’exil, reconquise par le Front de Libération du Sahara Occidental, le Polisario, avec ses camps retranchés, ces hommes et ces femmes en arme qui, depuis le cessez le feu de 1991, vivent une guerre d’usure en une attente désespérante où seul le désir de retrouver leur terre ancestrale les tient toujours debout.

Si, à première vue, Territoire perdu semble mettre en place, par le jeu des témoignages, la radioscopie de cette tragédie toujours actuelle, celle de cette guerre, de ses massacres comme de ses harassements, très vite le film nous entraîne vers un ailleurs hypothétique, un espace incertain où les sables du désert se peuplent des fantômes des disparus, de ceux qui ont vécu là, de ceux qui y sont morts et qui, toujours, appellent les vivants. Ce que réussit le film d’une façon étonnante, c’est de nous faire sentir cette sensibilité si particulière de ceux qui vivent le désert, de ceux qui habitent ce coin aride de rochers et de dunes et qui sont habités par lui. Dépassant l’indignation d’un constat, Pierre-Yves Vandeweerd nous amène, par la justesse de ses images et la rigueur de son montage, à ressentir cette présence indélébile. Ce que disent les sahraouis avec leurs gestes, leurs regards, leurs corps, c’est que cette terre est la leur, parce qu’ils sont cette terre, qu’entre eux et le souffle du vent qui érode le paysage, il y a la même respiration, la même aspiration, un esprit commun.

Rarement le cinéma nous fait toucher à cette puissance qui naît d’être d’un lieu, de l’acte d’y habiter, de faire corps avec lui. Puissance irréductible rendue presque palpable par les choix de la réalisation de Pierre-Yves Vandeweerd. Chaque moment de son film est nourri d’une intelligence de l’autre, d’une émotion qui déborde le conflit en cours, et touche à des vérités que nous pouvons ressentir et partager de l’intérieur. Les images en un super 8 au grain usé vivent d’un regard presque magnétique, le désynchronisme de la bande-son ouvre sur des espaces sonores étonnants qui reprennent cette évidence des lieux parcourus, le montage porte un imaginaire où se décline toute la vérité du peuple sahraoui.

Pierre-Yves Vandeweerd, avec Territoire perdu, a su trouver ce point d’équilibre où maîtrise et sensibilité s’intensifient l’une l’autre pour nous donner cette émotion crue et vivante qu’est le cinéma.

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