Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
08/01/2009
 

Tesis d’Alejandro Amenabar

Désirs morbides et voyeurisme

Tesis d’Alejandro Amenabar

Angela (Anna Torrent) est étudiante en communication de l'image et prépare une thèse sur la violence audiovisuelle. Son professeur (Miguel Picazo) se propose de l'aider à chercher des films extrêmement violents à la vidéothèque de l’université. Le lendemain, le vieil homme est retrouvé mort dans une salle de projection. Avec Chema (Fele Martinez), un camarade de classe, Angela décide de visionner la cassette restée dans le magnétoscope et découvre un snuff movie, l'enregistrement d'un meurtre réel dans lequel une femme est torturée à mort... Terrifiée et intriguée à la fois, Angela décide de mener l’enquête… au risque de devenir, à son tour, la vedette du prochain snuff.

Premier long métrage d’Alejandro Amenabar, devenu depuis lors l’un des maîtres espagnols du cinéma fantastique (Abre los Ojos, The Others) ou pas (Mar Adentro), Tesis en 1996 posait les bases formelles et thématiques de ce qui allait faire tout le succès du cinéma de son jeune réalisateur : sujet tabou vu par le prisme du cinéma de genre et traitement quasi-documentaire de la narration et de l’image. 

Le message est limpide sans être explicitement prononcé : nous sommes tous, à notre échelle, des voyeurs potentiels, attirés par ces snuffs que notre morale réprouve mais que nos sens réclament. Prisonniers d’une société qui impose la surenchère visuelle et sensorielle, nous nous exposons de plus en plus à ce type de dérive, et le journal télévisé n’en est qu’un des exemples les plus frappants. Tesis annonce ainsi, bien malgré lui, les dérives fétides de la télé réalité, un monde où la médiocrité quotidienne n’a d’égale que la fascination qu’elle exerce. Dans un souci d’objectivité, le sujet est traité de manière informative, presque documentaire : le réalisateur restant en retrait, sans prendre parti, conférant à l’ensemble un fort sentiment de malaise. Deux ans après le Mute Witness d’Anthony Waller, qui abordait déjà cet univers particulièrement sordide dans un registre cependant plus « pop-corn », et deux ans avant le nauséabond 8mm de Joel Schumacher, apologie réactionnaire de l’autodéfense, Amenabar réussit à provoquer le dégoût, mais également cette fascination morbide vécue par le spectateur, à la fois victime des images et dégoûté par la violence, voyeur fasciné malgré lui par la notion d’interdit, par ce besoin irrépressible qu’ont les humains de voir, cette curiosité naturelle qui, dans ses travers les plus noirs, réveille les instincts les plus bas.

Angela est ainsi partagée entre sa curiosité malsaine et sa propre moralité. De l’autre côté du spectre, le personnage de Chema est un cinéphile passionné d’images extrêmes auxquelles il voue un véritable culte. Et pourtant, Chema reste passif et n’ose passer à l’action, là où Angela se révèlera plus audacieuse par nécessité de survivre. Une complémentarité évidente chez ces deux personnages en miroirs qui dressent un tableau astucieux et complet, sans le moindre manichéisme, de la nature humaine dans toute sa complexité et ses paradoxes.

Scénario alambiqué faisant la part belle au suspense, dialogues intelligents, maîtrise formelle déjà impressionnante, une bande sonore stimulant les sens et nous laissant le soin d’imaginer les pires atrocités… Tesis, pour un premier film, est un véritable coup de maître… Première œuvre d’un réalisateur virtuose dont le grand talent ne s’est jamais démenti par la suite.

 

Tesis d’Alejandro Amenabar - 1996 Avec Ana Torrent, Fele Martinez, Eduardo Noriega, Miguel Picazo et Javier Elorriaga.

Cette collection de DVD se vend entre 7 et 9 € dans l'édition Cinéfiles. Collection cinéart, ditribution Twin Pics

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