Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Octobre 1998
01/10/1998
Mots-clés : critique de cinéma
 

The Quarry de Marion Hänsel


The Quarry de Marion HänselDécidément, la plus internationale de nos réalisatrices est également fille de Brel et de Mère Flandre. Dès le plan d'ouverture sur ce champ de blé dont les épis vibrent au vent, on pense à la peinture flamande du tournant du siècle, à Emile Claus, à Constant Permeke. Cette tache rouge dans l'or des blés (luminisme encore), c'est la chemise d'un homme qui s'avance vers la caméra. Il est en pleurs. A bout de forces, il titube. Il se cache. De lui, on ne saura rien, sinon que sa souffrance l'a coupé du reste des hommes. Il n'a pas de passé, pas d'histoire. Recueilli par un pasteur en route vers sa nouvelle affectation, il semble s'humaniser un peu. Toutefois, lorsque son bienfaiteur lui fait des avances, il réagit à nouveau comme une bête bloquée dos au mur. Il tue le pasteur et prend sa place. Mais ce qui le poursuit sera décidément trop fort : la culpabilité, et ce désir masculin qu'il fait naître parce qu'il le porte en lui, mais qui lui fait horreur. Du quatrième roman du Sud-Africain Damon
Galgut, Marion Hänsel tire un film âpre et aveuglant. Il n'est pas dans ses habitudes de prémâcher l'aliment à ses spectateurs et ici plus encore que dans ses oeuvres précédentes, les clés nous sont livrées avec parcimonie. Pourtant, l'essentiel est dit dans les dix premières minutes, en deux scènes : John Lynch dans le champ de blé, et le meurtre du pasteur. Images qui hantent le reste du film, construit en boucles de relations entre des couples de personnages (le fugitif et le pasteur, le fugitif et le policier, les deux frères voleurs, Valentine et le fugitif) et autour des interactions entre ces couples. Comme Li, The Quarry parle du désir, ou plus exactement du refus du désir pour ce qu'il met en cause notre identité. Mais l'histoire ici est une histoire d'hommes. Les personnages féminins y sont anecdotiques, à l'exception de la gouvernante (référence maternelle obligée ?). Comme le marin de Li, le fugitif de The Quarry est un homme surgi de nulle part. L'important n' est pas ce qu'il est, mais ce qu'il éprouve. Sa douleur, c'est de dire non, horrifié par ce désir homosexuel qu'il suscite et sans doute inconsciemment partagé. Ne peut-il supporter le doute que ce désir induit quant à son identité sexuelle ? En tous cas, il le fuit. Il fuit le pasteur en le tuant, il fuit le policier en se démasquant, il fuit le petit voleur en se livrant. Dans le champ de blé, dans le township, dans la carrière, au fil de la course d'un train, il est en cavale de lui-même. Pour refuser de s'y affronter, le fugitif choisira de mourir, tué par celui auquel il tente d'échapper. Tout cela, Marion Hänsel le suggère par touches très fines. Une fois dite la scène démonstrative des avances et du meurtre du pasteur, le désir, personnage central, est à peine évoqué, mais jamais montré. Avec, comme toujours dans l'écriture de la cinéaste, un usage du silence sans gêne et sans craintes. Plus qu'une respiration, c'est une atmosphère. Pourtant, c'est bien le désir le moteur du film. C'est lui qui ramène sans cesse à cette carrière de pierres désolée et stérile. La fail le n'est pas que dans la nature, elle est aussi intérieure. Constante dans l'œuvre d'Hänsel, la nature est en corrélation parfaite avec les sentiments des personnages, le tout sublimé par la très belle musique de Takeshi Kako, presque imperceptible parfois, mais tellement présente. La réalisatrice retrouve avec un bonheur non dissimulé les splendides paysages d'Afrique du Sud. Un pays tantôt prospère, tantôt caillouteux, tantôt accolé à la mer, poussiéreux mais riche d'une incroyable palette de couleurs. De vastes paysages dans lesquels John Lynch se meut comme un chat blessé, plutôt proie que chasseur. Quoique là aussi, le film, par son côté hermétique, nous encourage à ne pas nous arrêter aux apparences. La réalité est souvent bien plus insondable qu'un schéma scénaristique.


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