Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Décembre 2011
 

22 mai de Koen Mortier

Les morts vivants, et vice versa

À en juger par ses résultats en salle, le second long métrage de Koen Mortier n’aura pas autant marqué les esprits que son noir, caustique et rock’n’roll Ex-Drummer devenu culte en moins de deux. Gageons pourtant que 22 mai finira, lui aussi, mais dans des cercles plus confidentiels cette fois, par devenir une sorte d’objet culte du cinéma que cette édition en DVD livrée par Cinéart passera sous le manteau à des cinéphiles mordus.

jaquette 22 mei de Koen Mortier22 mai ne tient pas toujours son rythme, se construit sur un principe qui se répète en crescendo et peut lasser. Le film nous paume de temps en temps dans sa narration tordue. Et il le cède parfois carrément à la facilité (on pense à ce long panoramique accéléré à 360 degré pour figurer la folie montante d’un personnage assailli par la mort et la culpabilité). Mais 22 mai est une audace, un pari fou, une étrange balade entre la vie et la mort, un opéra punk sur le mode du lamento. Ces longs plans séquences dans cette ville déserte filmée au ras des pavés ou en haut des tours, décor urbain apocalyptique, évoquent sans cesse les paysages minés, abandonnés des hommes, rattrapés par le sauvage de Tarkovski et de ses Stalker. Un paysage d’après-guerre, donc, de fin du monde. Tourné de manière entièrement fluide, ou presque, fait de mouvements glissants de caméra qui accélèrent ou ralentissent, de courses derrière ses personnages, de travellings et de panoramiques, teinté de couleurs crépusculaires, toujours entre chien et loup, 22 mai est un film flottant et halluciné, habité par une noirceur qui n’a plus de nom.
Dans un univers gris, sale, marron, d’une tristesse moite et morte, laid à se pendre, une bombe explose dans une galerie marchande. Le film s’ouvre sur le trajet matinal et quotidien du gardien de ce centre commercial. À partir de l’explosion, l’homme, brisé, ne va pas cesser de courir derrière l’événement, hanté par les morts qu’il a tenté d’extraire du champ de bataille avant de prendre la fuite, saccagé par l’horreur. Déroutant le fait- divers tout sauf politiquement correct vers la balade halluciné, Mortier lâche toute tentative de réalisme pour dévider une sorte de long poème mortifère. La ville s’est vidée de présence humaine. L’homme erre avec ses étranges compagnons. Il refait les chemins de chacun, reçoit leurs confidences, leurs colères, leurs violences. La vie de chacun d’entre eux se dévoile peu à peu dans d’étranges flashbacks. Et l’homme court derrière le jeune homme à la capuche, oiseau de nuit, qui fera exploser la bombe pour ne pas que, ce jour-là, sa mère ne meure seule. Enquête fantomatique, surréaliste autour d’un pourquoi qui n’a pas de réponse. Aucune raison donc à cet attentat. Mais tous y sont pris, indissociablement, par la culpabilité d’y être pour quelque chose. Galerie de personnages tous plus solitaires les uns que les autres, tous plus ou moins rongés par de grandes ou petites culpabilités, par des vies un peu fausses, mensongères, tronquées, tous noyés d’impuissances, l’humanité dépeinte par Koen Mortier est l’univers des fantômes, et bien avant la mort. Alors, de l’événement joué et rejoué aux vies intimes de chacun déroulées, des vivants morts aux morts vivants, tout se mêle dans l’impuissance et la tristesse d’une sorte de jour crépusculaire qui n’aurait pas de fin. Une apocalypse déjà consommée, un enfer a minima, continu, que l’oiseau de nuit de l’attentat, au visage blanc et aigu sous sa capuche, le visage à travers les flammes rouges, n’aura fait que révéler.

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