Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Octobre 2011
10/10/2011
 

Belle d’André Delvaux

La vie est un songe

La sortie en DVD d'un film d'André Delvaux est toujours un événement qui non seulement fait battre le cœur, mais met le cerveau en ébullition car son cinéma est à la fois un exercice intellectuel complexe, imbriquant une foule de références, mais il est aussi profondément humaniste.

Avec l'aide de Triodos, banque éthique hautement recommandable, la CINEMATEK édite Belle, son quatrième long métrage réalisé en 1973. Sous des allures de fable, voire de conte de fée moderne, Belle explore le fantasme amoureux et nous plonge dans un monde aux confins de la réalité et du fantastique.

Dès son premier long métrage, L'homme au crâne rasé (1966), André Delvaux noue avec des thèmes qui ne le quitteront plus et accompagneront toute sa filmographie : l'amour secret, voire tabou, la conscience blessée, la richesse et le trouble de la vie intérieure... le tout plongé dans un climat mystérieux, enveloppé de non-dits et de beaux et signifiants silences.

Il filme, comme personne encore ne l'avait fait jusque-là, les paysages belges, paysages qui ne sont plus les simples lieux où se déroulent les actions, mais engendrent et construisent véritablement les histoires. Pour Belle, ce sont bien les marécages des hautes Fagnes qui enlisent le personnage dans tous les sens du terme et vont lui faire perdre pied avec le réel, de même qu'au spectateur... Où se situe la frontière entre rêve et réalité ? Existe-t-elle finalement ? On pense immédiatement à Shakespeare, et cette phrase célèbre du dramaturge anglais pourrait servir de sous-titre à ce film, comme à beaucoup d'autres du cinéaste : « Nous sommes de l'étoffe dont sont faits les rêves, et notre petite vie est entourée de sommeil. »

Mathieu Grégoire, incarné par l'acteur suisse Jean-Luc Bideau, est un écrivain estimé dans sa région. Il mène une vie confortable auprès de Jeanne, sa femme, et Marie sa fille. De retour d'une lecture publique, Mathieu percute « quelque chose ». Terriblement troublé par cet événement qu’il ne peut expliquer, il retourne sur les lieux et découvre alors une jeune et jolie femme, réfugiée dans une maison en ruine au cœur de la forêt. Elle porte un long manteau et ne parle pas un mot de français. Mathieu, brutalement envoûté par cette fée des bois, lui donne une identité et une place dans sa vie : elle sera désormais « Belle », nom autant qu’adjectif qui accentue encore les références au conte.
Cette rencontre insolite le fait basculer très vite dans une double vie, deux vies qui vont finir par fusionner et se contaminer l'une l'autre. Ce double jeu, devenu un « double-je » va permettre de construire le mécanisme narratif du film. Par un subtil effet de miroir, chaque scène se répond, chaque plan trouve un écho pour démultiplier les sens. Les allers-retours de Mathieu d'un monde à l'autre, d'une femme à l'autre, jouent sur les opposés : la ville, petite et étriquée d'un côté, la vaste forêt sauvage et indomptable de l'autre ; le verbe d'un côté, pétri de références littéraires que l'on partage au cours des dîners, les gestes et les silences de l'autre qui ouvrent tous les possibles. Mais ce jeu binaire, que l'on pourrait énumérer à l'envi, s'avère rapidement beaucoup plus complexe. Au centre de tout, se trouve Marie, la fille de Mathieu, qui, bientôt, va quitter la famille pour épouser un jeune homme. Et si Mathieu est bien celui qui se permet de nommer les choses (il est écrivain), et les êtres (c'est bien lui qui nomme Belle), son futur gendre, lui, restera irrémédiablement « l'autre »... Mathieu, visiblement, ne supporte que très mal « l’enlèvement » de sa fille.

Personnage hyper sexualisé dès la première scène, Marie s'inscrit comme l'élément perturbateur qui déclenche l'obsession, obsession qui prendra ses libertés au cours d'un rêve dans lequel le rapport père-fille est (pudiquement) transgressé. Ce rêve, au centre du film, est un hommage rendu au peintre homonyme du cinéaste, Paul Delvaux. Sur le quai d’une gare, la nuit, un homme de dos (Mathieu), vêtu d’un long manteau noir, enserre les épaules d’une jeune femme nue (Marie). Un train passe avec fracas. Cette image hommage, qui a servi d’affiche au film, montre bien toute l’importance qu’André Delvaux accordait à ce rêve. Il est une des clés de lecture de tout le film et renforce l’idée que réalité et imaginaire se côtoient en permanence, qu’il est difficile, voire impossible d’en dessiner les frontières. En ce sens, la rencontre avec Belle serait un déplacement de cet amour coupable, et les deux femmes, d’ailleurs, possèdent des similitudes évidentes. Ainsi, arrive l’inévitable question : Belle est-elle réelle ou imaginaire ? La réponse d'André Delvaux est significative de tout son cinéma : « Si vous pensez qu’elle est imaginaire, allez chercher des indices qui prouvent le contraire ; c’est très stimulant. Et si vous trouvez qu’elle est bien réelle, ce qui est favorable à votre état sentimental, vous trouverez bien d’autres indices qui prouvent le contraire. »
Comme un roman, riche et foisonnant, Belle est complexe, et s’ouvre sur une infinité de possibles. Tout en strates narratives, symboliques, référentielles, associatives, sonores etc. le film de Delvaux, s’il ne se laisse pas parcourir facilement, nous plonge dans un océan de nappes, rugueuses ou délicates, qui font rapidement décoller hors de toute réalité.

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