Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
Webzine
novembre 2007
14/11/2007
 

FIFF : Santos Palace de Hélène Cattet et Bruno Forzani, Aie de Virginie Gourmet, Comme personne de Géraldine Doignon, Eva reste au placard les nuits de la pleine lune d'Alex Stockman

Festival du film francophone de Namur: Compétition de court-métrages

Comme chaque année, le Festival du film francophone de Namur organisait sa compétition belge de court-métrages. Au programme des projections, une sélection d'une quinzaine de courts parmi les plus représentatifs des crus 2005 et 2006 de la production nationale. Nous étions sur place, bien entendu, impatients de découvrir cette crème. Nous vous avions déjà parlé de Révolution de Xavier Diskeuve, grand triomphateur de cette édition, de En Fanfare, de Véronique Jadin, et de Dormir au Chaud de Pierre Duculot.  Pour le reste, voici une petite sélection au gré des coups de cœur de la rédaction. 

Santos Palace de Hélène Cattet et Bruno Forzani

Santos palace raconte quelques moments de vie dans un petit café et snack à Bruxelles. C'est un film dans lequel il ne se passe rien, et pourtant il s'y passe beaucoup de choses.Cette présentation paradoxale du film, faite par les deux réalisateurs juste avant la projection, est sans doute la description la plus juste que l'on puisse en faire. Une serveuse est derrière le bar, un homme avec une valise est assis à une table au fond. La serveuse lui prépare puis lui apporte un café, qu'il boit. Le voyageur n'a pas l'air très net. Il donne l'impression d'avoir quelque chose derrière la tête, mais rien de concret ne permet d'établir qu'il en veuille à la serveuse, à la caisse ou à l'établissement. Pas de paroles échangées, pas de gestes menaçants. La serveuse cependant n'a pas l'air trop à l'aise. Tension. Une de ses collègues arrive, puis disparaît derrière une porte, la laissant à nouveau seule avec le client. Soulagement, puis à nouveau tension L'homme paie et s'en va. Soulagement encore. Mais revient quelques minutes plus tard. Et ainsi de suite. Sur l'écran, effectivement, rien d'autre ne se passe qu'un échange serveuse/client des plus banal. Mais tout se joue dans l'implicite : les regards échangés ou fuyants, les gestes, les attitudes des corps…. En silence.

Toute la démarche cinématographique consiste ici à mettre cet implicite en valeur : montage syncopé, plans serrés, lumières qui sculptent les visages. Des plans plus larges (ouvertures vers la rue, le jardin), des lumières plus douces marquent les moments de relâchement. C'est tout ce travail sur les (fausses) apparences, l'angoisse qu'on génère à partir de presque rien et la maîtrise avec laquelle les réalisateurs manipulent les émotions qui, malgré son absence d'histoire et son côté un peu trop démonstratif, fait de Santos Palace une belle réussite. Ou à tout le moins une brillante carte de visite.

 

Belgique 2006 - Court-métrage, 35mm - Scope, couleur, 15min. Scénario et réalisation: Hélène Cattet et Bruno Forzani. Image: Manu Dacosse. Montage: Bernard Beets. Son: Marie-Agnès Beaupain. Montage son: Dan Bruylandt. Musique: Emmanuel Godinot. Int.: Mick Gondouin, Marina Luz Missart, Jean-Michel Vovk, Sarah Lablack, Marie-Francine Najib. Production: Denis Delcampe pour Need productions avec l'aide du CCAV de la CFB et des télédistributeurs wallons.

 


 

Aie, de Virginie Gourmel

Sur un scénario de Micha Wald, la jeune Virginie Gourmel nous propose un court-métrage qui étonne et qui séduit. L'histoire d'un jeune vampire qui se réveille une nuit de pleine lune et part à la recherche d'une victime dans une fête foraine. Très Latin Lover (du moins dans sa tête), notre mort-vivant s'intéresse exclusivement aux demoiselles, jeunes et belles, qu'il tente de séduire dans l'intention bien arrêtée de déchirer leurs jolis cous. Mais, aussi maladroit que pressé, notre Lugosi des auto tamponneuses foire ses plans les uns après les autres, jusqu'à ce qu'il tombe, au tir forain, sur une mignonne en robe bleue. Celle-ci résiste, s'échappe. Il la suit. S'engage alors un étrange chassé croisé dansé, sorte de rituel de séduction dont on finit par ne plus savoir qui est la proie et qui est le chasseur.

Une histoire légère, pleine d'un humour décalé, que la réalisatrice choisit de nous raconter en faisant appel à des techniques peu banales. Une manière particulière de Stop Motion d'abord, qui donne une image saccadée, accélérée, avec un côté figé qui fait penser aux anciens films muets. On pense aux grands fantastiques du 1er tiers du XXèsiècle, de Feuillade à l'expressionnisme allemand. La danse ensuite, puisque toute la course poursuite est chorégraphiée et dansée de façon très ludique. Une forme bien adaptée au discours décalé, léger, presque vaudevillesque sur la séduction et la quête amoureuse, car c'est évidemment de cela qu'il s'agit. Avec une fin en forme de joli pied de nez. Une belle réussite donc, d'autant plus appréciée pour l'originalité de son traitement et la manière dont on habille de légèreté un propos non dénué de pertinence. Plaisant, vraiment..

 

Belgique 2006 - CM de fiction dansée- 35 mm, 11’, coul. Réalisation et image : Virginie Gourmel.

Scénario : Micha Wald. Son et montage son : Manu de Boissieu. Montage image : Damien Keyeux et Sandrine Romet-Lemonne. Musique : Leïla Albayaty. Interprétation : Denis Robert, Kajsa Sondström et Julien Faure Production: Jacques-Henri Bronckart et Olivier Bronckart pour Versus productions avec l'aide du CCAV de la CFB et des télédistributeurs wallons.

 


 

Comme Personne, de Géraldine Doignon

Claire, pas tout à fait la trentaine, mère d’un petit garçon, est en pleine séparation d’avec le père de celui-ci. Bien qu’elle tente comme elle peut de sauver les apparences, elle est touchée de plein fouet par cette fin d’amour. En congé, puis en rupture de son travail, elle n’a pas d’autre possibilité que de retourner vivre chez ses parents avec son fils. Momentanément, bien sûr, le temps de se retourner. Des parents bien gentils mais qui, comme tous les parents, s’inquiètent, se mêlent de sa vie. Claire se sent jugée comme femme et comme mère, et pas à la hauteur. Elle pense trouver du réconfort auprès de sa sœur, avec qui elle partage des sorties, mais l’exemple de cette jeune femme libre et indépendante ne fait que la renvoyer davantage à son propre échec. Petit à petit, Claire perd pied. Mais cette déprime régressive dans laquelle elle plonge tête la première sera pour elle l’occasion de réapprendre à penser, à agir, à vivre pour elle-même.  

Avec son précédent court-métrage, Trop jeune, Géraldine Doignon avait déjà pu démontrer toute la finesse de sa touche, son sens aigu de l’observation qui excelle dans le rendu des sentiments de jeunes femmes en crise amoureuse. Elle plonge avec délicatesse dans le quotidien de Claire qui se dégrade jour après jour. S’il n’y avait pour elle que le deuil de son amour, mais il y a aussi la responsabilité de prendre soin de son fils, la nécessité de faire bonne figure devant ses parents, d’apparaître comme une adulte, forte, responsable, autonome, la culpabilité de ne pouvoir y arriver. Pendant des années Claire a vécu pour son fils, son mari, ses parents. Il lui faut prendre conscience de l’impasse dans laquelle la mène cette vie par procuration. A distance respectable, sans manichéisme ni compassion pour les faiblesses de la jeune femme, Géraldine Doignon filme cette prise de conscience. Elle a scrupuleusement bâti son scénario, dessiné ses personnages avec l’accent de la vérité et réussit avec brio cette plongée au cœur de la nuit d’une femme comme tant d’autres qui tente de dépasser les projections que les autres font sur elle, à la recherche de sa vérité.

 

Belgique 2006 - Court-métrage, 35mm, couleur, 25min. Scénario et réalisation:Géraldine Doignon. Image: Manu Dacosse et Nicolas Boucart. Montage: Stéphanie Goldschmidt. Son: Paul Heymans et Fred Meert. Mixage: Thomas Gauder. Musique: Philmarie. Int.: Raphaële Germser, Arno Dengel, Agathe Cornez, Anne Yernaux & Patrick Descamps. Production : Paul Fonteyn pour Saga Films et Helicotronc, avec l'aide du Centre du Cinéma et de l'Audiovisuel et les Télédistributeurs wallons.


 

Eva reste au placard les nuits de pleine lune, de Alex Stockman.

Le Bruxellois néerlandophone Alex Stockman  avait attiré notre attention il y a cinq ans avec un premier long-métrage, Le pressentiment (Verboden te zuchten), riche de promesses et de potentialités mais passé malheureusement inaperçu à sa sortie. Il nous revient avec l'étrange histoire de Michel, jeune homme sensible et intelligent mais affligé d'un handicap moteur qui le rend difforme, quasiment incapable de se déplacer, et le coupe notamment de toute vie amoureuse. Sa seule compagne, c'est Eva, une poupée gonflable qu'il sort du placard lorsque la solitude se fait insupportable. Mais une fois par mois, les nuits de pleine lune, son mal disparaît et, comme d'autres se transforment en loups-garous, Michel devient le jeune homme séduisant et sûr de lui qu'il est à l'intérieur de sa tête. Il rejoint alors son amoureuse, femme de chambre dans un hôtel,  pour vivre avec elle, pour une nuit, la vie qu'il ne peut vivre le reste du mois. Et à l'aube, comme Cendrillon, il s'enfuit pour rentrer se terrer chez lui avant que la lune ne disparaisse. Mais la jeune fille commence à se poser des questions sur cet homme qui se prétend diplomate en poste à l'étranger pour justifier ses absences le reste du mois. Et cette fois, au matin, elle le file à son insu.

Adaptée d'une nouvelle inédite de Luis Alvarez, lui-même gravement handicapé moteur, c'est une histoire bouleversante. On y parle de la solitude, de la profonde injustice du handicap qui enferme un homme dans la différence et le coupe des flux vitaux les plus fondamentaux: le besoin d'aimer et d'être aimé. Alex Stockman nous emmène au fil de ce récit avec toute la pudeur nécessaire, car à sujet délicat, film difficile. Pour traduire avec justesse, sans trop de dureté ni de pathos la profonde douleur que vit Michel, il faut trouver la bonne distance. Pas évident pour le cinéaste qui devra orienter dans cette optique sa direction d'acteur, son montage, le choix des plans, leur enchaînement, leur longueur,  jusqu'au placement de sa caméra. Une difficulté dont Alex Stockman se tire avec beaucoup d'habileté et de sensibilité. Ce n'est pas pour rien que le film a été sélectionné en compétition au Festival de Venise. On est touchés, émus, et on ne peut qu'encourager le réalisateur à prolonger son film qui, ici, s'arrête de la manière la plus abrupte qui soit. On a en effet l'impression qu'arriver à en faire un long-métrage est le véritable but de ce court qui nous abandonne en plein milieu de son histoire. Et on souhaite à Alex et à sa productrice une pleine réussite dans cette voie.

 

2006 - CM de fiction - 35 mm, 28’, coul. Réalisation: Alex Stockman. Sénario Alex Stockman d'après la nouvelle d'Ivan Alvarez. Image: Sebastien Koeppel Montage: Nico Leunen. Son: Raf Enckels, Thomas Gauder. Musique: Guy Van Nueten. Int.: Samuel Lefeuvre, Tine Van den Wyngaert, Willy Thomas, Mieke Verdin,… Production Alex Stockman et Kaat Camerlynck pour Corridor Films.

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