Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Septembre 2016
 

La Corde du diable de Sophie Bruneau

La Corde du diable est un essai métonymique percutant autour du fil barbelé. Sur les pas de la conquête de l’Ouest, le documentaire glisse du symbolique au politique, d’une poésie de l’espace à celle de la désolation d’un monde. Sophie Bruneau s’empare de la fonction originelle de l’objet, sa dimension agricole, pour rejoindre, progressivement, ses dérives carcérales : « Le fil barbelé est la première étape dans la virtualisation des dispositifs de contrôle et de surveillance: c’est le mur transparent. »

Le dvd du film comprend deux courts-métrages qui développent des composantes thématiques identiques tout en suivant une approche formelle à contre-pied. Ils se démarquent de la temporalité particulière du long, dans laquelle les cadrages fixes et larges et les travellings léchés sur le paysage se laissaient habiter par la lumière, confinaient par moment à l’abstraction et alternaient avec une galerie de portraits. Réalisés la même année à partir des rushs non-utilisées, Animal on est mal et l’Amérique fantôme sont emplis des paroles absentes de la Corde du diable : celles de la réalisatrice et des migrants.

Dans Animal, on est mal, la voix off de la documentariste trace l’évolution du fil barbelé à la façon d’un précis d’histoire, didactique et ludique, illustré d’images d’archives et de dessins. Son débit soutenu et l’accompagnement musical contraste avec le silence et le son d’ambiance des plans du long-métrage. Alors que la Corde du diable dilate le temps et que son rythme se cale sur celui des étendues infinies de l’Ouest américain, le montage du court se fait, lui, dynamique et resserré. En quelques phrases finales, la légèreté de son exposé se brise pour souligner les ravages de la délimitation du territoire par le barbelé, son impact destructeur sur les bisons et les Indiens. L’homme a retourné son invention contre lui et en viendra à se parquer lui-même dans des camps de concentration. Et « c’est le début d’un cri sans fin ». Ce cri résonne et s’amplifie dans la Corde du diable, avec les mots de cet homme qui cherche à aider les migrants latino-américains à rejoindre les États-Unis, avec ceux de cette femme qui tente d’identifier les cadavres retrouvés dans le désert.

C’est dans l’Amérique fantôme que se fait entendre la voix de ces migrants qui ont tenté de traverser l’enfer terrestre. Quatre jeunes Mexicains, pas même majeurs, fauchés dans leur échappée et ramenés à Nogales par la « Migra », la police des frontières, racontent, face caméra, l’extrême difficulté du périple. Dans la torpeur du découragement, ils attendent le bus qui les ramènera chez eux. Tous sont partis dans l’espoir d’aider leur famille, de subvenir à ses besoins. Piégés dans ce no man’s land, ils confient leur récit et leur refus de retenter l’expérience. L’une des rares images du décor contient, en arrière-plan, un panneau dont l’inscription clame sa cynique ironie : « Bienvenidos Migrantes ». La matière brute de ces témoignages mis bout à bout fait s’enchaîner, sans transition, quatre parcours suspendus en plein vol. Elle est un constat sans appel d’une machine à broyer, d’un clivage nord-sud hermétique et infranchissable. Sur un fond noir, le texte de clôture rappelle que, depuis plusieurs années, les mesures drastiques de contrôles et de traques ont multiplié le nombre de décès. C’est bien là le plus terrible : en définitive, ces garçons ont eu de la « chance ».

Un livret reprenant la genèse du projet, une interview de la réalisatrice et une analyse critique par Philippe Simon délivre un nouvel éclairage au film. Ainsi, tous les éléments du dvd se répondent, s’imbriquent et s’enrichissent. Les deux courts-métrages dialoguent avec le long dans un jeu de positif / négatif, de parfaits contraires. Ils portent en eux le plaisir de l’exercice de style de l’inversion et de la complémentarité. Animal on est mal formule, l’air de rien, l’explication du titre « La Corde du diable ». L’ensemble forme un tout. Au spectateur d’assembler les pièces manquantes du puzzle.


Edition, Distribution et ventes : Alter Ego films

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