Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/12/2001
Mots-clés : critique de cinéma,
 

La Parenthèse et le Retour en Bohême d'Eva Houdova

Au-delà de l'exil
À la fin des années soixante, dans la tension des événements de Prague, Eva Houdova, alors jeune étudiante, quitte sa Tchécoslovaquie natale et trouve refuge en Belgique. Là, elle rencontre d'autres Tchèques qui, comme elle, ont dû fuir leur pays et se sont créés une communauté dont le dénominateur commun est l'exil.
Cette déchirure de l'exil, chacun va la vivre à sa manière comme on ouvre une parenthèse, donnant à la durée de l'éloignement cette suspension du transitoire. Pourtant, au fil des ans, ce qui se voulait un instant particulier, un temps hors du temps, va devenir pour certains, dont Eva Houdova, le temps d'une vie, trouvant un attachement profond au terreau d'un autre sol, se donnant presque malgré eux d'autres racines, laissant la parenthèse ouverte dans l'attente de sa résolution. Fin des années nonante, Eva Houdova décide de filmer ses retours et ses voyages en Tchéquie. Son projet : retrouver et confronter les traces de son passé avec celles de ces compagnons d'exil qui, soit ont décidé de revivre dans leur pays d'origine, soit, comme elle, sont restés en Belgique et reviennent de temps en temps visiter leur famille et les lieux de leur jeunesse. Film sur l'exil autant que sur la mémoire et l'identité, la Parenthèse d'Eva Houdova est bien plus que cela. En mélangeant ses rencontres et les paysages qui les portent, elle tisse la toile d'une histoire affective qui est comme le contrepoint de l'Histoire officielle. Par un travail de la caméra qui privilégie la relation unissant la personne qui se souvient et l'espace ou elle s'exprime, par un montage qui fait comme se répondre les êtres, les lieux et la marche du temps, Eva Houdova amène le spectateur à trouver par lui-même, derrière les images et les paroles du film, son propre récit. Résolument ouverte, cette Parenthèse a les qualités d'une émotion personnelle, intelligente, qui se donne en partage, comme se déroule le film, loin des velléités de l'information objective ou du didactisme éclairé. Et il y a ici une vraie sensibilité à ce qui dans un parcours personnel est déjà ce qui le dépasse et nous le rend complice. En s'impliquant, en se mettant en scène dans ses voyages (avec parfois quelques maladresses qui fragilisent sa réalisation) Eva Houdova réussit à casser les a priori, les préjugés qu'un tel sujet suppose. Et non seulement elle les casse mais elle parvient à nous montrer que derrière ces attendus, il est des enjeux qui nous sont proches, qui sont part de nous alors que nous les pensions si lointains, si étrangers. Il y a un risque dans la Parenthèse qu'Eva Houdova assume pleinement, celui d'oser quitter les sentiers rebattus, les carcans sécurisants des manichéismes, qu'ils soient politiques ou culturels. Rarement, pour nous parler de cette distance de l'Est et de l'Ouest, aura surgi comme ici une parole qui en dit les logiques implacables et, dans le même temps, propose au spectateur un point de vue, une façon de regarder qui déjoue la facilité de ce simple constat. Et c'est là où la démarche d'Eva Houdova trouve toute la pertinence, car à rendre nos certitudes plus relatives, elle ouvre à d'autres vérités, plus personnelles, plus singulières, qui sont déjà une autre façon de vivre et de vivre l'autre.

La Parenthèse et le Retour en Bohême

commentaires propulsé par Disqus