Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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juillet-août 2008

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09/07/2008
 

Le Silence de Lorna, de Luc et Jean-Pierre Dardenne

Les Tumultes du monde

Arta Dobroshhi, dans Le silence de Lorna des frères Dardenne

Dès le début du film, son titre pose problème. Car de quel silence s’agit-il, alors que Lorna parle, répond, questionne, demande, et finira par monologuer comme si, de fait, la parole se révélait être pour elle le fil, précieux - et, in fine, le lien, ténu mais solide - qui lui permettra de rester en vie ? Ou alors faut-il entendre ce silence comme intérieur, et la parole exprimée une tentative de faire taire une conscience que l’on sent pourtant en éveil tant la jeune femme n’a de cesse d’en réprimer le tumulte ? Complice d’un mariage blanc, Lorna l’Albanaise, dont le but est d’obtenir la nationalité belge, de posséder un snack dans la ville de Liège et de vivre avec Sokol dont elle semble si éprise ?
Oui, mais une complice qui essaie sans relâche de détourner la mortelle fatalité qui pèse sur le faux couple (sauf aux yeux de la loi) qu’elle forme avec Claudy, pathétique junkie et lui-même partie prenante d’une combine dont il est appelé à devenir la victime.
Dans ce monde brutal où la morale commune a disparu, qui ne connaît qu’une loi, celle du profit, et ne possède qu’un désir, celui de s’enrichir au plus vite sans se soucier des conséquences que cela pourrait avoir pour l’autre, puisque justement, c’est essentiellement sur le dos ou au prix de la vie de cet autre que peut se faire cet enrichissement, les scrupules de Lorna ne pèsent pas lourds. Et pourtant, ces scrupules sont précieux. Ils représentent le gouffre qui la sépare de Fabio, chauffeur de taxi et combinard qui gère la jeune femme comme un petit capital et espère, par ce biais, entrer dans le monde de la pègre, la vraie, celle des mafieux russes via un nouveau mariage blanc de Lorna avec l’un de ces derniers. Pour cela, il faut, bien sûr, que Claudy quitte la scène définitivement. Non après le divorce dont Lorna tente d’accélérer la procédure en se mortifiant (elle se blesse, se cogne pour faire croire que Claudy, qui s’y refuse, la battrait) mais de façon plus expéditive et conforme à la réalité de cette loque humaine qui du fond de son désespoir se raccroche à son épouse pour de faux et croit pouvoir s’en sortir en se désintoxiquant et, ainsi, peut-être, gagner l’amour de cette belle femme pour de vrai.

Arta Dobroshi et Jérémie Renier dans Le silence de Lorna des Frères DardenneEst-ce la force de ce sentiment - un amour de fou en vérité tant il n’a aucune chance de survivre au regard de la réalité dans laquelle sont embarqués les deux personnages - que tentent de célébrer ici les frères Dardenne ? Toujours est-il que Claudy décroche effectivement. Alors sans crier gare (dans une scène inattendue de la part des cinéastes et qui est à couper le souffle), un soir où Claudy n’en peut plus d’attendre que Lorna prenne enfin la mesure de cet amour qu’il lui porte et qu’en conséquence, il se montre prêt à repiquer (sans jeu de mot) à l’héroïne, la jeune femme prend la décision de se donner à lui sans que l’on sache à cet instant du film la nature véritable de ce rapport physique que, et pour cause, nous ne verrons pas.Pas plus que nous n’aurons le temps de nous interroger longtemps sur celle-ci. L'espace d'une ellipse narrative sidérante qui nous prend littéralement de court et l'on découvre que Claudy n’est plus. À cet instant, le film bascule définitivement. Fabio est devenu un assassin et Lorna entièrement sa chose. Les préparations du mariage blanc avec le Russe peuvent dès lors commencer. Mais si Claudy n’existe plus, il n’a pas pour autant abandonné Lorna. Car désormais il est en elle. Alors, Lorna recommence à parler sur le mode de l'interrogation. Et rien à ce moment ne pourrait la contraindre à se taire : elle est enceinte. C’est ce qu’elle déclare au futur époux. C’est ce qu’apprend Fabio. C’est ce que la médecine dément. Et pourtant, il n’y a rien à faire, Lorna n’en démord pas. Elle attend un enfant parce que le véritable amour ne peut pas ne pas laisser de trace. C’est aussi simple que cela !

Arta Dobroshi et Fabrizio Rongione dans Le silence de Lorna des Frères Dardenne Arta Dobroshi dans Le silence de Lorna des Frères Dardenne 

Bien que sa vie ne tienne plus désormais qu’à un fil, Lorna a maintenant deux fois plus de raisons de survivre et, surtout, deux fois plus de force pour le faire. Commence le temps du monologue dont les pouvoirs, insoupçonnés, semblent rendre Lorna à elle-même. Perdue ou plutôt réfugiée dans une forêt de fin du monde, Lorna est désormais deux. Alors, la vie (qui sera ce qu'elle sera) peut recommencer (1).

Le Silence de Lorna est indiscutablement un objet cinématographique inédit à ce jour dans la filmographie des Dardenne. Et pas seulement parce que, sans pour autant abandonner la caméra portée, les cinéastes ont ralenti la course et recourent souvent à des plans fixes (qui n’ont d’ailleurs jamais été absents des œuvres précédentes, bien au contraire). Dans  Le Silence de Lorna, ce qui apparaît immédiatement comme différent, c’est le travail sur le temps narratif qui se trouve sensiblement ralenti. Un temps dont bénéficient les personnages, alors que l’urgence qu’implique leur situation n’est guère différente de celle de Rosetta ou de l’adolescent de La Promesse. Si la caméra a ralenti, c’est tout simplement qu’elle est devenue plus perceptiblement témoin qu’acteur. Et si Lorna semble avoir du temps ou, du moins, la possibilité de négocier celui qu’on lui a alloué, c’est que le cadre du film s’est singulièrement élargi, un élargissement symboliquement représenté par l’abandon de Seraing pour Liège.
Car ce que tentent de capter les frères Dardenne dans Le Silence de Lorna se révèle plus vaste et s’exprime à travers une histoire qui touche cette fois directement, physiquement, à la globalisation du monde via quelques-uns de ses acteurs : un malfrat belge, une jeune Albanaise, un mafieux Russe. Ce léger glissement géographique implique un déplacement cinématographique déjà amorcé au final de L’Enfant avec son hommage passé à peu près inaperçu au Pickpocket de Robert Bresson : celui d’un cinéma qui reste plus que jamais conçu comme « une fenêtre ouverte sur le réel », mais regarderait désormais autant du côté de la rigueur formelle de l’auteur de L’Argent que de celui du pragmatisme de Rossellini.

Enfin, c’est ce que le film permet de croire sur son versant optimiste, car pour la première fois dans le cinéma des frères, il existe la possibilité d’une interprétation toute autre du final, une vision noire qui impliquerait que la jeune femme est passée de l’autre côté du miroir - et pas celui d’Alice mais d’une folie qui n’a rien de douce, où l’enfant en gestation n’est qu’un fantasme et la liberté ne peut mener qu’à une mort certaine. Cette vision, vous l’aurez compris, n’est pas la nôtre.

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