Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/03/2002
 

Le Syndrome plastique d'André Goldberg


L'Iconoclaste

Le Syndrome plastique d'André Goldberg porte bien son titre, le cinéaste épousant le ludisme plastique et onirique de son sujet : le pop-minimalisme-baroque de Pascal Bernier. Dés le pré générique, celui-ci apparaît en gros plan, moitié rasé genre Guinsbarre, le nez chaussé de lunettes noires qui dissimulent son regard, tandis que ses lèvres murmurent (plan fixe qui passe de la couleur au noir et blanc) : " ... le discours est une manipulation, toujours ! ... Et c'est lié au pouvoir. Le pouvoir ne peut s'appuyer que sur le mensonge même avec de bonnes intentions. Le langage est la voie royale du mensonge et l'art est un grand ami du mensonge même si l'art a aussi à voir avec la sincérité. "


Puis nous voyons Pascal Bernier déambuler dans ces cathédrales de la postmodernité que sont les supermarchés, le regard à l'affût d'un objet de consommation qui puisse se transformer en icône.

Un moment, il s'amuse à composer une page avec des biscuits (des lettres nic-nac) à l'aide d'une photocopieuse. Nous passons à un plan de fleur scotchée sur fond uni que l'artiste broie à l'aide d'un marteau. Le plan se retrouve sur l'écran d'une télé que regardent deux enfants (champ-contrechamp), dans une mise en abyme qui n'est pas sans rappeler l'esthétique de la peinture baroque du XVIIe siècle, l'un des genres dont se réclame Bernier. Puis les enfants se tapent les clichés d'une réalité spectacularisée dans le flux continu des programmes télévisés. La création et le trash. Ce contrepoint humoristique, le réalisateur de l'Inexistence du temps le pratique aussi dans la bande musicale : au cliché du thème du quatuor la Jeune fille et la mort de Schubert, il n'hésite pas à opposer le mélancolique The Plaint de Purcell en passant, clin d'oeil oblige, par l'Aria des Variations Goldberg de Bach !


Détournement et parasitage sont au centre de l'activité artistique de Pascal Bernier qui s'amuse (si l'on ose dire) avec les jouets d'enfants qu'il déformate avec une jubilation contagieuse. " Le jouet est une infantilisation du monde... on ne cesse d'infantiliser les adultes ", dit-il, face caméra.


Vu de dos dans une salle d'exposition, l'artiste examine ses oeuvres qui défilent dans un cadre comme un diaporama. Ce plan, symétrique à celui des deux enfants, lui permet d'expliquer au spectateur ses conceptions plastiques : " Je mentirais si je disais que je suis peintre mais j'aborde mes images comme un peintre, donc je ne suis qu'un demi-peintre (...) Je m'intéresse à l'iconologie d'une image, à ses conditions de perception et de réalisation, ça m'a permis de sortir du cadre de la toile (...) J'essaie d'intégrer trois types d'esthétique : le pop art, l'art minimaliste et la peinture baroque ancienne. " Bernier n'est ni un iconophobe ni un iconophile, plutôt un iconoclaste qui détourne les images de leur fonction de domestication première pour leur donner un aspect ludique. Son art est une reconfiguration de la figuration.


Le Syndrome plastique est à des années lumière du film pieux ou didactique destiné à dévoiler les mystères de l'art, il est lui-même créatif, d'une écriture cinématographique éclatée, fragmentée (une étrange bimbo passe plusieurs fois avec sa réplique : une poupée gonflable, sous le bras), pleine d'ellipses audacieuses, de décadrages ludiques, de saturation de lumière ou de couleur (allant jusqu'à la monochromie), de photos fixes défilant comme on feuillette un album, de répétitions de plans subtilement dilués dans le déroulement du film.


Rien d'étonnant donc si le film a obtenu le Prix du meilleur film documentaire au Festival Indépendant de Bruxelles (novembre 2001).

Jean-Michel Vlaeminckx

commentaires propulsé par Disqus