Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/02/2001
 

Bilan 2000

Des p'tits sous, des p'tits sous, toujours des p'tits sous, pour parodier une chanson de Serge Gainsbourg qui rencontre le désir des producteurs de cinéma en Communauté française de Belgique.

regards, positions

Récemment, Alain Berliner, écrivait dans les colonnes de notre confrère la Libre Belgique : " Notre pays est aujourd'hui totalement sous-développé au niveau de son industrie audiovisuelle. Aucun des systèmes de financement qui fonctionnent avec succès dans d'autres pays européens, de taille comparable, n'a encore pu être mis en place, faute de réelle volonté politique. Il est temps de le faire, et avec efficacité, sinon le cinéma belge ira s'exhiber au cinématograhic Park, comme les derniers survivants d'un monde perdu ".

Indépendance cha cha

On attendait donc avec curiosité et impatience le 23 janvier, journée de la Communauté française qui s'ouvre traditionnellement par le bilan de la production cinématographique de l'année écoulée. Cette année, en avant-première, si l'on ose dire, les professionnels de l'image ont eu droit à une profession de foi de Richard Miller, ministre de l'Audiovisuel : " J'assumerai ma mission avec le regard de quelqu'un qui veut que la création soit favorisée à tous égards (...) Mon cabinet et moi sommes à votre disposition et ce ne sont pas des paroles en l'air : c'est un engagement que je prends devant vous ; Je veux davantage de création et davantage d'intérêt du public pour ce que nous créons. " En grande forme, le ministre, amoureux de l'image et des arts et lettres, conscient de la situation précaire de notre mini-industrie cinématographique, s'est engagé à lui donner les moyens de se développer autour de trois axes.
Concrètement :
1) Un soutien à la production via la création d'un incitant fiscal - tax shelter répondant aux normes de la concurrence définies par l'Union européenne : " Concrètement, j'ai rencontré, il y a un peu plus d'un mois de cela, le ministre des Finances, Monsieur Didier Reynders, qui m'a assuré de sa volonté de créer un instrument efficace qui permettrait réellement de collecter de nouveaux capitaux. Je précise que le texte d'avant-projet qui datait de la législature précédente doit être renforcé. Nous irons plus loin pour répondre aux attentes du secteur mais aussi pour répondre aux risques objectifs auquel est soumise l'exploitation des films ".

A quoi s'ajoute la création du fonds Wallimages, dont Monsieur Philippe Reynaert a été nommé au poste de Directeur Général :" Je crois que c'est une excellente décision. Elle est le signe qu'outre le critique que nous connaissons tous, nous aurons à notre disposition quelqu'un qui possède une longue expérience dans le secteur des médias. "Ce fonds disposant de 400 millions sera opérationnel au printemps.

2) Un effort accru de la RTBF (laquelle reçoit la dotation la plus importante du budget de la Communauté française pour l'ensemble du secteur culturel - 6,5 milliards sur un poste d'un peu plus de 10 milliards - et dont le contrat de gestion se renégocie cette année), tant dans la production de fictions que dans la promotion de films de notre communauté.
3) Un programme de prêt à des taux d'intérêt préférentiels accordés par la BEI ( Banque européenne d'Investissement) à la production audiovisuelle. Enfin, succédant à Média 2, Média + (2001-2005), doté d'un budget de 400 millions d'euros (16 milliards de FB), mettra l'accent sur la promotion, le renforcement de la distribution on line, etc.

J'ai déclaré à plusieurs reprises que j'étais un défenseur du service public. La télévision peut être un outil merveilleux mais elle peut être aussi un instrument de déshumanisation, de perte d'identité et peut-être même de déstructuration sociale. Il faut donc être très attentif à ce qui se passe dans le secteur de la télévision. (...) Il faut concevoir la RTBF comme un partenaire de ce qui se crée en Communauté française. Elle doit être un médium en faveur de ce que créent nos réalisateurs. (...) Comprenez-bien, je ne veux pas casser les ailes de la RTBF, je ne veux pas en faire un instrument propre qui tournerait sur lui-même. Ce doit être un outil extrêmement porteur au service de la création dans les différents domaines, y compris le vôtre. Dans cette optique, je me réjouis que la direction de la RTBF et les producteurs indépendants soient parvenus à résoudre leur différent - je crois que les relations n'étaient pas bonnes - quant au terme du contrat-cadre qui les lie lorsqu'ils co-produisent ensemble. Je salue les efforts et la bonne volonté des deux parties. Je reste attentif à ce que cette convention soit appliquée de bonne foi dans sa lettre comme dans son esprit. La RTBF doit considérer les producteurs non pas comme de simples fournisseurs mais comme des partenaires à part entière. Elle doit aussi avoir en ligne de mire son caractère de service public. Pour ce qui est du contrat de gestion, celui actuellement en vigueur précise que la RTBF doit affecter une part de ses ressources et de ses moyens qui ne peut être inférieure à 100 millions indexés. Cette part est attribuée à des contrats de coproduction, d'achats de droits à des producteurs indépendants. En 1999, elle a investi 40 millions en espèce, 70 millions en nature et quelques six millions en droits de diffusion. Soit 117 millions au total. La négociation du nouveau contrat de gestion commencera en avril, après le débat parlementaire que j'ai souhaité parce que le parlement avait totalement été écarté de la négociation de ce contrat (c'est-à-dire qu' il s'agissait d'une négociation entre le gouvernement et le Conseil d'administration de la RTBF) ? J'ai donc demandé et obtenu qu'un débat parlementaire s'instaure tant au sujet de la négociation que de l'approbation.(...) Je crois que la part de la RTBF en faveur des coproductions avec le secteur audiovisuel est insuffisante à l'heure actuelle. Lorsque vous voyez qu'une chaîne privée comme Canal+ a investi 133 millions l'année dernière pour mettre en valeur le patrimoine de la Communauté française et la part de création de celle-ci, les 100 millions indexés annuellement doivent être augmentés et, pourquoi pas ? doublés. Je crois que ce ne serait pas exagéré. Lors du renouvellement du contrat de gestion, j'insisterai pour assurer un programme au sein de la grille de la RTBF qui soit prioritairement consacré à la promotion des films de la Communauté française et des films issus de pays européens. "

Le paysage change, lentement mais, espérons-le, sûrement ! Le monde politique prendrait-il enfin conscience non seulement des retombées économiques que garantit la création artistique dans l'audiovisuel (à une question de Willy Perelsztein, président de l'ARPF et membre de P.R.O.S.P.E.R., le Ministre a reconnu que c'était un argument fort) mais du poids économique que représente le secteur audiovisuel dans la " nouvelle économie " ?

Raconte

Pour l'année 2000 les morceaux de la tarte au chocolat arrosée de crème chantilly des avances sur recettes se sont répartis de la manière qui suit. Les aides à 16 longs métrages (sur 46 projets soumis) ont représenté 139.280.000 FB. Les aides à 28 courts métrages (sur 91 projets soumis) ont représenté 44.064.000 FB. Enfin, 17 projets (sur 55 demandes) ont obtenu l'aide à la production de programmes télévisuels pour un montant de 34.140.000 FB. Ajoutons, et c'est important car on en parle peu, que le remboursement à l'avance sur recettes s'est élevé à 26.000.000 FB.
Henry Ingberg, secrétaire général de la Communauté française et directeur du Centre du Cinéma et de l'Audiovisuel, a insisté sur le refinancement de la Communauté qui permettra en 2004 de sortir du cercle vicieux de l'augmentation des deux pour cent annuels au fonds du cinéma et ainsi d'augmenter les moyens mis à la disposition de l'avance sur recettes. Il constate que nous sommes sortis du contexte de l'artisanat pour entrer dans un contexte d'investissement. D'autant que l'audiovisuel est devenu un enjeu économique dont l'importance ne cesse de croître. D'où l'importance de donner plus de moyens (diversifiés) et de structurer la production cinématographique. Il ajoute que la rémunération des producteurs indépendants est passée de 7,5 % à 10%, à la suite des travaux du Comité de Concertation. Pour le reste nous vous renvoyons à l'entretien qu'Henry Ingberg nous a accordé dans le webzine n°46 de janvier, à la rubrique Focus, et qui détaille les grandes lignes de son intervention.
Diana Elbaum, l'heureuse productrice de Thomas est amoureux, nous conte ensuite ses aventures, la boîte noire d'un film qui a failli ne jamais se terminer. Il faut pour y croire, tant tout cela paraît absurde, l'entendre relater ses difficultés (le mot est faible) à monter la production de Thomas est amoureux dont aucun partenaire étranger ne voulait entendre parler ( un premier film, des acteurs inconnus - bonjour le conformisme et le formatage ambiant !). Grâce à un Hollandais volant venu au secours du film, celui-ci a pu être mené à bonne fin pour une somme de 43 millions de FB (dont seulement 23 millions en cash), avec des salaires en participation et un enthousiasme de tous les instants. Le montage qui était prévu pour neuf semaines a duré neuf mois. Quel spaghetti ! L'eusses- tu cru ? Ben oui (excusez cette lacânerie) ! D'autant que comme le précise, hilare, Pierre-Paul Renders, le film est actuellement vendu dans quinze territoires, faisant la nique aux sceptiques. Un conte de fées comme d'autres films belges (C'est arrivé près de chez vous, souvenez-vous). Espérons que les fées continueront longtemps à se pencher sur le berceau de notre cinéma. That's all, folks !

Frédéric Young, président de P.R.O.S.P.E.R., prend la parole pour indiquer qu'il ne faut pas négliger de s'occuper du statut social et fiscal des auteurs et pour demander davantage de réunions du comité de concertation du Centre du Cinéma et de l'Audiovisuel. Benoît Peeters, président de la SCAM, enchaîne pour demander pourquoi la commission de sélection a accordé une aide de 12 millions à Nana, un téléfilm que tourne actuellement Edouard Molinaro. Certes, Zola est un auteur important mais ce n'est pas la première (ni sans doute la dernière fois) que son célèbre roman issu de la saga des Rougon-Macquart sera porté à l'écran. On ne peut donc prétendre que ce soit un sujet très original (on risque en effet la " lagarde&michardisation " télévisuelle). Dan Cukier, président de la Commission de Sélection rétorque que la règle des 2/3 a joué (7 voix sur 9) et que lui-même a voté pour le projet après avoir consciencieusement relu le roman !

Lettre d'un cinéaste à ses pairs

Claudio Pazienza, le talentueux réalisateur de Tableau avec Chutes, nous donne un billet d'humeur qui décrispe la salle, entre l'humour, l'auto-ironie et la vacherie genre Canard enchaîné déchaîné. Son épître est consacrée à son expérience de suppléant de la commission de sélection. Petit florilège de ses propos :
 " J'ai beaucoup d'estime pour cette commission mais elle a l'art de passer à côté, cette commission est un désastre... Dans les notes du producteur, souvent le réalisateur est comparé à un cheval de course, un pur-sang. C'est Jack ou Billy et on mise sur lui et vous allez voir ce que vous allez voir ! (...) Il y a des rapporteurs qui sont si enthousiastes qu'ils arrivent à donner un sens à des projets qui n'en ont pas ! Lors du vote, on fait une expérience douloureuse : la somme d'arguments brillants ne donne pas nécessairement des résultats brillants (...) Le consensus se faisant autour de projets pour ainsi dire limpides, linéaires, ce qui ne veut nullement dire qu'ils soient inintéressants mais quelle déprime de voir écarter des projets osant un voyage vers l'inconnu. (...) Il faut dire aussi qu'il y a beaucoup de projets qui manquent, à mes yeux, de grâce. A qui en vouloir ? Peut-être au mathématicien qui s'est penché voici quelques siècles sur l'étude des fractions et a eu la malencontreuse idée de mettre au point un concept de moyenne. On pourrait aussi en vouloir à l'enveloppe maigrichonne, à la situation d'autocensure. Est-ce qu'il faudrait en vouloi à l'absentéisme des membres ? Ou est-ce que c'est dû à l'absence de critères de sélection objectifs, applicables à tous ? (...) Subjectivement, je vous dirais qu' il m'arrive aussi de ne pas soutenir un projet car j'ai l'impression de lui faire presque du bien, c'est-à-dire d'éviter de faire commettre un navet à l' auteur et après ça d'en porter les stigmates (ça, c'est très subjectif) (...) Naturellement tout ça est inextricable et c'est lié, à mon avis, à la dynamique de groupe (...) Nous voilà pris au piège. Je n'arrive plus à mettre le doigt sur ce qui cloche ! (...) Est-ce que l'ennemi est à l'intérieur ou à l'extérieur ? Est-ce que je suis nul ? Est-ce que vous êtes nuls ? Est-ce qu'il se trompe à mon sujet et à votre sujet ? (...) Cette commission de sélection, c'est-à-dire vous et moi, est au paysage de notre cinéma ce qu'un parlement est à son paysage politique ! "
Enfin, Dimitri Balachoff, propose de s'inspirer de l'exemple américain plutôt que du tax shelter mis en place par l'Irlande ou la Hollande qui, selon lui, ne marchera pas. Aux Etats-Unis, on produit plus de mille longs métrages par an. 80% d'entre eux ne sortent jamais en salles mais cet échec est assumé. Les particuliers qui investissent de l'argent bénéficient, si le film marche, d'une plus-value. Si c'est un échec, l'argent investi est entièrement déductible d'impôt.
À suivre...

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