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Décembre 2005
01/12/2005
Mots-clés : cinéma cinéaste
 

Delphine Renard

Fondatrice de l’Atelier Zorobabel, Delphine Renard  voit son deuxième court-métrage, Tango Nero, récemment projetté à Anima entre autres, diffusé sur les antennes de la Deux. A peine revenue du festival Média 10/10 - où elle a animé un atelier qui a produit un court-métrage d’animation absolument réjouissant et plein d’imagination sur le thème imposé pourtant casse-gueule de la région wallonne -, Cinergie a réquisitionné la réalisatrice pour s’entretenir avec elle de son parcours et de la genèse d’un film plus proche de la peinture contemporaine que du dessin animé. Et pourtant…

Comme souvent c’est avec Walt Disney que tout commence. « Mes premiers souvenirs de cinéma ? Quand j’étais petite, on allait voir les Walt Disney en famille. Ca devait être à l’ancien Marivaux, en ville, et c’était un événement car en tout on a dû y aller quatre ou cinq fois, pas plus. Maintenant je suis une véritable consommatrice de cinéma, mais à l’époque… Je raccorde toujours ce souvenir à un vieux livre de Walt Disney que mon père m’avait offert. Ca expliquait assez bien comment on faisait de l’animation. Déjà à l’époque c’étaient les story-boards et la colorisation qui m’intéressaient plus que la narration ».
Mais les ambitions de la petite Delphine doivent encore s’affirmer. « Quand on est un enfant, la possibilité d’en faire un métier vous échappe un peu. Et puis ça venait des Etats-Unis, pour moi c’était extraordinaire et lointain ».

A l’époque de l’athénée, un spectacle donné par sa classe de rétho au centre culturel Jacques Franck (à deux pas des locaux de Zorobabel) inclut une séquence animée, adaptée de « L’écume des Jours » de Vian. Sous la tutelle d’une ancienne élève de son athénée, Delphine réalise son premier traçage.

Elle s’enquiert alors de l’école que suit la jeune fille et suit ses traces l’année suivante en intégrant l’ERG, l’Ecole de Recherche Graphique.

« A l’époque, l’ERG permettait de faire de l’animation dans les studios de Graphouis à Saint-Gilles. ça a été une période très stimulante pour moi et c’est là qu’est née l’envie de créer une a.s.b.l. productrice de cinéma d’animation ».

Une envie qui se concrétise peu après la sortie de l’école avec la création de Zorobabel, avec William Henne, il y a maintenant onze ans. « Si je l’ai fait et si j’y ai cru c’est parce qu’à Graphouis j’ai vu comment cela se passait concrètement. Plus une expérience d’atelier avec des enfants, l’adaptation d’une chanson de MC Solaar, qui a été très concluante ».

Zorobabel
est structurée en deux pôles. Au départ, il y avait les stages avec les enfants et les films « d’initiation à l’animation ». « Par exemple, on part une semaine, comme je viens de le faire à Média 10/10. Cinq jours d’animation avec une bande son préparée à l’avance, deux jours de montage et on obtient un film de six minutes. C’est une gageure de faire cela car ça ne s’improvise pas. Celui qui anime l’atelier vient avec un projet et le film reste personnel pour lui et porte sa marque. On y revient toujours à des références à la peinture et l’art contemporain, car c’était le thème de mes études à l’ERG, je ne m’éloigne pas de ces sources ».

Puis, très vite est venue l’envie de produire des films d’auteurs. Ce sont des oeuvres signées par William Henne ou collectivement, ou encore ceux de Delphine. « Mon premier film, c’a été l’adaptation d’une chanson pour enfant de Steve Warring. Un petit garçon va se promener au bord de la marre et se rend compte que les grenouilles parlent le langage des gens. C’était une chanson que j’aimais depuis toute petite et j’ai eu envie de l’adapter en animation ». « Je ne renie pas Walt Disney, sauf peut-être les derniers, je n’oublierais jamais cette référence, mais c’est vrai que dans mes films on est assez loin de cet univers. Même la technique est très différente. Je travaille à chaque fois sur base de prises de vues réelles que j’anime ensuite de façon assez picturale. Je dessine directement sur les images en les réinterprétant. C’est de la peinture qui bouge, donc il faut surveiller le mouvement global de l’animation à chaque instant. C’est le côté organique du mouvement qui me motive, ce en quoi on s’éloigne de l’esthétique cartoon, beaucoup plus lisse et exagérée. Ici, toutes les imperfections de l’humain sont visibles, les hésitations, les taches de peintures, tout ça permet d’identifier la personne derrière car on a tous une façon de bouger particulière. Je suis très attachée à cet ancrage dans le réel. C’est d’ailleurs ma difficulté dans ce métier, parfois je veux trop y coller ».

« Au niveau plastique, mes références sont beaucoup plus dans la peinture et le cinéma live que dans l’animation. Pour Tango Nero, j’avais beaucoup étudie Edward Hopper, ses ambiances très colorées et chaleureuses. En arrivant à Venise, c’est la qualité picturale de la ville qui m’a touchée. Les façades sont colorées et ont des matières particulières, c’est comme de la peinture abstraite. Par rapport au travail sur le mouvement, je trouve celui de Bacon splendide. Dans les peintres plus anciens, je pense souvent à Vermeer ».

« Le cheminement pour élaborer un film tel que Tango Nero est long. Trop long. Il y a beaucoup d’embûches. Je pensais notamment le faire au pastel, mais il a fallu s’adapter à l’ordinateur sur palette graphique dans Painter, un logiciel qui permet de créer ses propres outils très personnels et de les conserver. Il y a tant de possibilités avec ces technologies qu’on est tenté d’en faire trop. Mais j’ai réalisé qu’en animation, il fallait être rapide et efficace. Finalement j’ai surtout travaillé avec seulement trois outils. Il m’a fallu un certain temps pour m’y habituer, mais j’ai été conquis. L’animation a tout de même pris un an pour onze minutes !D’autant que je n’avais pas filmé en fonction de la simplicité pour l’animation. J’ai allégrement mis la place Saint-Marc remplie de touristes avec ses centaines de pigeons qui s’envolent, puis il faut redessiner ça image par image ! Il faudra que je fasse plus simple la prochaine fois… ».

La prochaine fois, justement, ça pourrait être une vieille envie sur la mer d’Aral. Delphine Renard ayant repéré une constante dans son travail : l’eau. De la marre aux grenouilles aux aqua alta de Venise. Ici, il faudra aborder son absence.

« J’irais bien dans une veine presque abstraite et basée sur la couleur, comme dans les peintures de Rotko ou d’autres peintres moins connus. Mais toujours en gardant ce lien au réel par le mouvement organique ».

Mathieu Reynaert

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