Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
Webzine
Juin 2003
01/06/2003
 

Demain on déménage

Chantal Akerman alterne avec bonheur documentaires et fictions. Après Sud (1999), nous avons pu découvrir La Captive (2000). Après De L'autre côté (2002) on pourra découvrir, en fin d'année, Demain on déménage(2003), une fiction que la réalisatrice achève de tourner à Bruxelles et dont le ton burlesque semble renouer avec Saute ma ville (1968), le premier film qu'elle ait réalisé.

Fin avril, nous sommes au coeur d'Ixelles, au 131 de la rue Sans-souci (la bien nommée), dont l'immeuble a été transformé pour les besoins du tournage de Demain on déménage. Le plateau est à l'étage. On y accède, via le garage, par un escalier raide et étroit qui conduit aux loges de maquillage. A droite, en se faufilant entre mille accessoires, on accède à l'appartement qui est au coeur du récit. Face à nous, une caméra Panavision, montée, via une dolly sur les rails d'un travelling, cadre une table autour de laquelle Charlotte (Sylvie Testud) est assise face à « La femme enceinte » (Natacha Régnier) et à Catherine (Aurore Clément), la mère de Charlotte, qui présente un poulet au thym sur un table garnie d'assiettes, de couverts, de divers plats mais aussi de chandeliers aux bougies allumées. On sonne. Driiing ! Ah, oui. Monsieur Delacre (Lucas Belvaux) entre dans la pièce afin de visiter les lieux, l'appartement étant mis en vente. Il balaie le local du regard, reste une seconde perplexe, tout en s'excusant de déranger le repas des trois femmes. Mais celles-ci nullement perturbées lui offrent de partager leur déjeuner. Charlotte se levant de table et lui tendant une assiette de nourriture que Monsieur Delacre saisit. Avant les prises et lors des ultimes répétitions on vaporise l'endroit de fumée pour obtenir un effet high key qui est la lumière de la comédie.
Le personnage principal du film incarné par Sylvie Testud est Charlotte, une jeune femme célibataire, revêtue d'un vieux pantalon en velours foncé qui fait des bosses aux genoux, sur lequel une chemise couleur coquille d'oeuf dépasse. Elle écrit des livres sur commande, des livres érotiques. Elle vit dans un duplex, où règne un joyeux désordre et elle est d'une totale distraction, genre à laisser déborder la baignoire ou laisser brûler le poulet. A la mort de son père, sa mère, professeur de piano, débarque chez elle avec son instrument, ses meubles, ses élèves, ses valises. Elle sera la première d'une longue série de personnages qui vont transformer la vie de Charlotte.
Paradise Films
Nous profitons du tournage pour discuter, avec Marilyn Watelet, la productrice du film. Ce qui nous frappe depuis le début de la journée lors des répétitions, c'est l'absence de stress qui règne dans l'équipe. Tout le monde est cool. La réalisatrice la première. « Paradise films c'est une longue histoire, nous explique Marilyn Watelet, amie de longue date de Chantal Akerman et elle-même, réalisatrice. La maison de production a été créée par Chantal et moi en 1975. Avant que je ne passe à la production j'ai été l'assistante de Chantal sur Jeanne Dielman et sur Les rendez-vous d'Anna. Ensuite on a décidé de produire d'autres auteurs et tout cela a duré une bonne vingtaine d'années. Puis, je suis passée à la réalisation de films documentaires. Mais cela n'empêche pas que Paradise Films ait co-produit, Un divan à New-York dont Diana Elbaum a été la productrice exécutive. Tout en devenant réalisatrice, j'ai continué à suivre le travail de Chantal. J'étais dans la production de Sud, et dans celle de De l'autre côté. La Captive a été produit par Paulo Branco seul. Et puis lorsque Demain on déménage s'est développé il m'a semblé évident que je m'en occupe tout comme que je continue à m'occuper de mes propres films. Je n'ai jamais pensé ne plus travailler avec Chantal.
Je savais qu'elle écrivait une comédie. Si tu te souviens de Saute ma ville c'était déjà un film burlesque, ancré dans le quotidien et le rêve. Dans Demain on déménage on retrouve un peu cette veine-là qu'on sentait aussi dans Toute une nuit. Des éléments burlesques qui passent à des choses tristes. C'est ça la comédie. Ce film-ci n'est pas un ovni dans l'oeuvre de Chantal, bien au contraire. Ce sont des choses qu'elle a davantage refoulées mais qui sont visibles et perceptibles dans ces autres films. »

Lucas Belvaux
Après l'avoir vu en militant pur et dur dans la trilogie qu'il a récemment réalisée (Un couple épatant, Cavale, Après la vie) et qui est sortie en salles en début d'année, nous interrogons Lucas Belvaux lors d'une pause. Il arbore un costume et, sur la lèvre supérieure, une moustache qui lui donne l'allure d'un quadragénaire un peu dans la lune.
« Dans le film de Chantal, Monsieur Delacre est un curieux personnage puisque c'est une comédie qui est à la fois burlesque et noire. Moi, je suis plutôt dans la partie burlesque. Il n'y a rien qui puisse définir le personnage de façon précise. Je pense que c'est un cadre qui ne va pas bien. Il est en train de quitter sa femme et ne sait pas très bien où il en est. Monsieur Delacre est l'un des personnages qui vient visiter le duplex comme la plupart des personnages du film, hormis Aurore et Sylvie puisque ce sont elles qui veulent le vendre. C'est marrant parce que c'est un personnage qui rentre, qui sort, qui s'en va, qui revient et de préférence quand on ne l'attend pas. C'est très agréable à jouer. »

Natacha Regnier
« Je joue le rôle d'une future mère. Elle arrive dans le duplex avec son mari pour le visiter en fonction de la future famille qui s'annonce et elle y retourne seule. N'étant pas heureuse dans son rôle d'épouse et de future mère et se sent particulièrement bien auprès de ces deux femmes. Pour le reste c'est au spectateur de découvrir la suite (rires). 
Je suis contente de quitter le registre dramatique pour celui de la comédie. D'autant que Chantal nous emmène --- comme toutes les grandes réalisatrices - vers son univers, tout en nous laissant la liberté d'apporter plein de choses. C'est quelqu'un de précis, d'ouvert, d'intelligent. En plus, elle m'offre l'opportunité de revenir travailler en Belgique ».

La réalisatrice de De l'autre côté profite de la pause déjeuner pour répondre à quelques questions que nous lui posons sur son parcours documentaire/fiction : « Pour moi il n'y a pas de différence. Tout bon documentaire a une part de fiction et toute bonne fiction à une part de documentaire. Quand les acteurs respirent bien, dans un film, c'est aussi un documentaire sur ce qu'ils sont, comment ils vivent, un moment de vie. 

Demain on déménage est un film qui raconte ce que je suis. Mon premier film était déjà une tragi-comédie. Dans la vie je suis un vrai charlot. Quand je mange : la nourriture tombe, quand je marche j'ai souvent les lacets défaits. Je fais tout de travers sans m'en rendre compte. Qu'est-ce que je fais encore Sylvie ? dit-elle en s'adressant à Sylvie Testud qui incarne Charlotte dans le film. « Elle met ses lunettes à l'envers, elle met du thon sur ses lunettes, elle rentre dans les meubles »...répond celle-ci. « Je sors en pyjama dans la rue, ajoute Akerman. Le côté burlesque est très proche de moi. Et Sylvie est un peu mon alter égo dans le film mais avec plus de grâce ! Aurore, elle, n'est pas l'alter égo de ma mère. Il y a des choses proches qui viennent d'elle mais d'autres choses qui sont très différentes. Si vous lisez le scénario, vous verrez qu'il s'inspire de ma famille. L'appartement est un ancien atelier que les parents ont abandonné pour aller vivre à New-York. La mère revient après la mort du père. Pendant leur absence, la fille occupait les deux étages. Mais, en réalité, c'était une sorte de garde meubles. Et donc il y a des traces qui surgissent de cette ancienne vie. Les meubles, en fait, sont des meubles de toutes les époques qui ont scandés la vie des parents.
Lorsque j'ai choisi les meubles sur photos il fallait que cela évoque quelque chose de mon enfance ou même de mes grands parents. Je disais ça oui ou ça non. puis, j'ai rassemblé les photos, j'ai été voir ma mère et je lui ai demandé si cela lui rappelait des choses. Elle a regardé et m' a dit : ça oui, ça non. Son choix était le même que le mien.
Le fait que les visiteurs du duplex aient un côté lunaire nous intrigue : « C'est le personnage de Charlotte et de sa mère qui leur permettent d'être comme cela. D'une certaine manière les deux servent de révélateur. Parce qu'elles n'ont pas d'a priori. Elles proposent du café, etc., des choses qu'on ne fait pas lorsqu'on veut vendre un appartement. Elles posent des questions, répondent aux interrogations. Du coup les gens se révèlent et se libèrent d'une certaine manière et disent des choses qu'ils n'auraient sans doute pas dit à grand monde. L'attitude de Charlotte induit la conduite des autres. Comme elle dit tout ce qui lui passe par la tête, eux le font aussi .Ils se sentent bien, ont envie de revenir et c'est sans doute la première fois que ça leur arrive dans leur vie. Explique Sylvie, tu fais ça très bien, lui demande Chantal en se tournant vers elle.
« On a pas à prouver qu'on a sa place dans l'appartement de Charlotte. Sa disponibilité met les autres en disponibilité. C'est ça la liberté... Merci Sylvie, conclut Chantal Akerman.

commentaires propulsé par Disqus