Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Septembre 2004
01/09/2004
 

Dossier Numérique 4 - La diffusion

Dans la chaîne cinématographique, la prise de vues à déjà, comme nous l'avons vu, changé la donne économique et technique. Depuis peu, le matériel numérique Panavision (même si la firme américaine continue à promouvoir le support pellicule) fait son apparition en Europe. Mais c'est dans la diffusion que les choses bougent le plus vite. Si la projection numérique du fait de l'investissement financier qu'il demande aux exploitants de salles avance avec prudence, la diffusion en DVD et via Internet est en train de transformer son paysage. La fin de ce dossier s'articulera donc comme suit :

Le DVD

1. Une relance du cinéma ?

Etant donné l'extrême prudence dont font preuve les exploitants de salles dans la diffusion numérique, probablement à cause du piratage mais aussi des coûts des projecteurs, nous commencerons la diffusion par le médium DVD. Même si le projecteur DLP 100, 2k de Barco, sous licence Texas Instrument, affirme avoir une résolution supérieure aux possibilités qu'offre la pellicule et que, par ailleurs, Sony vient de lancer un système 4K tout comme le projecteur 4K qu'achève de mettre au point Eastman Kodak.

C'est une révolution copernicienne à laquelle nous avons assisté avec l'apparition du Digital Versatile Disc - DVD. Celui-ci booste le cinéma, à un moment où il était en fin de cycle, au lieu de le dissoudre dans la soupe audiovisuelle que certains prônent pour rendre plus juteux leurs profits. Le consommateur, décidément imprévisible, n'était pas là où d'aucuns espéraient qu'il y serait. Le souhait de certains fabricants étant que le numérique englobe dans un fourre-tout audiovisuel : télévision, ordinateur et cinéma. Alors que celui-ci est un art de l'expression, contrairement à l'écran de l'ordinateur servant de produit d'appel pour vendre des logiciels ou à la télévision, qui est un flux diffusant le pouvoir de l'économie de marché. Un film construit un regard sur le monde. La télé offre une image blindée, saturée de sens qui provoque une sorte de narcose, tandis que le film sollicite l'attention.
L'explosion du DVD le confirme,  la télé privée ayant abandonné le cinéma plus pointu et le cinéma d'auteur - hormis lorsqu'il s'agit de grosses productions - le public s'est rué en masse sur un support reprenant un cinéma délaissé par les programmateurs. Ces propos sont confortés par Patrick Le Lay, le patron de TF1 dont le quotidien « Le Monde » a reproduit récemment quelques dires. Accrochez-vous, mettez vos ceintures.

« Il y a beaucoup de façons de parler de la télévision. Mais dans une perspective « business », soyons réalistes : à la base le métier de TF1, c'est d'aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. Et de poursuivre : pour qu'un message publicitaire soit perçu il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible, c'est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. C'est ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible. Rien n'est plus difficile, poursuit-il, d'obtenir cette disponibilité. »

On comprend mieux désormais les causes de cette ruée sur l'or d'un médium, le DVD qui diffuse du cinéma de fiction ou documentaire et relance les distributeurs/éditeurs désireux de mettre en valeur leur catalogue (« leur gisement », pour utiliser leurs propres termes) ainsi que les films qui font l'actualité du cinéma.

Le piratage, mon beau souci

Rien n'est simple cependant, le polaroïd de la situation actuelle revient à dresser un constat : l'industrie du cinéma n'est-elle pas en train de scier la branche sur laquelle elle est assise ? Si le rôle du DVD préenregistré est considéré désormais comme positif, la mise sur le marché, par Philips et Sony, de graveurs DVD ainsi que les chargements de films - en toute illégalité - via l'Internet, suivant en cela le même processus déjà enclenché par le CD audio grâce à MP3, risquent de compromettre le processus.

Zoom arrière, quelques précisions : le DVD 9 préenregistré, est une galette de 12cm, que vous installez dans votre lecteur. Elle a démarré avec une face et deux couches (les premiers avaient deux faces et une couche) et une capacité de stockage de 8,5 mégaoctets (Go). Ce qui vous permet d'obtenir une lecture de quatre heures de vidéo haute qualité. Sur disque enregistrable, le DVD-R ne dispose que d'une couche (4,7 Go). Ce qui signifie que vous pouvez enregistrer le film sans les bonus. Du moins provisoirement, puisqu'il est prévu la commercialisation d'un DVD enregistrable, double couche (DVD DL, c'est-à-dire « double layer ») pour bientôt, sous la marque Sony. Enfin, sous forme de prototype, deux standards s'affrontent pour améliorer ou remplacer le DVD : le Blue-Ray Disc et le HD-DVD. La guerre des formats fait rage en Asie et se répand dans le monde.

Il faut savoir, qu'en Asie, la Vidéo-CD (une invention due à Philips) se sert de la compression MPG-1 utilisable sur un support CD-rom depuis une dizaine d'années. Aux USA et en Europe, le Digital-Versatile-Disc, lancé par la Warner il y a 5 ans, utilise une compression supérieure : le MPG-2. Autrement dit, l'Asie est passée au disque numérique avant le reste du monde, sur un support rudimentaire mais peu coûteux. Avec un emballage sommaire, un film Vidéo-CD se vend, à Hanoi, de 1 à 2 .

Mieux ou pire, la Chine qui fabrique en grande quantité les lecteurs de DVD sous licence Sony, Philips ou JVC, commence à se lasser de payer des royalties et met au point (via une firme américaine) ses propres graveurs lesquels risquent de casser les prix. Si l'on ajoute qu'en 2005 le pays de la Grande Muraille va lancer le super Vidéo-CD utilisant la compression MPEG-2 compatible sur lecteur CD-rom et DVD, on a quelques soucis à se faire. Dans un premier temps, le Super Vidéo-CD va concurrencer le DVD asiatique mais il risque, dans un second temps, de se mondialiser.

D'autant que son utilisation est libre de droits par rapport aux royalties que les éditeurs doivent payer au consortium DVD/CCA (Copy Control Association.) Peut-être est-ce la raison qui pousse les Japonais à mettre au point un DVD haute définition ?

Restons en Asie ou le piratage s'est répandu comme une traînée de poudre, les DVD se vendent pour 1 en Chine (on comprend mieux pourquoi le cinéma indépendant tourné en DV-Cam, a pu contourner la censure de Pékin, en faisant circuler ses films dans tout le pays.) Face à ce raz-de-marée les principaux éditeurs asiatiques, possédant un catalogue important comme la Toho, Golden Harvest ou Shaw Brothers (le plus grand nombre de films de Kung-fu) ont baissé les prix (entre 5 et 10 ) et se contentent d'offrir le film accompagné de sa seule bande-annonce. C'est le cas, par exemple de In the Mood for love de Wong-Kar-Wai, désossé de ses bonus en Asie, alors que l'édition européenne comprend deux disques avec de nombreux et passionnants bonus. (1) Il va de soi que l'idée d'un remastérisation, genre l'intégrale des films de Chaplin par MK2/Warner en Europe, ne vient à l'esprit de personne à Hong Kong. Si les films de King Hu, de Liu Chia-Liang (Les 36 chambres de Shaolin, film culte des ados avec le Scarface de Brian de Palma) de Chan Cheh ou de Tsui Hark le seront ou le sont, c'est grâce à des labels français : Wilde Side Video, H-K ou Studio-Canal.

C'est cependant pour éviter le piratage, qu'à l'instigation des grandes compagnies cinématographiques, la CPTWG, a divisé le monde en 6 zones :
Zone 1 : Amérique du Nord,
Zone 2 : Europe, Afrique du Sud et Japon,
Zone 3 : Taiwan, Asie du Sud-est, Hong Kong et la Corée,
Zone 4 : Amérique du Sud, Amérique Centrale, Australie et Nouvelle Zélande,
Zone 5 : Afrique, Moyen-Orient, Inde, Russie,
Zone 6 : Chine.
L'idée étant que les films soient projetés en salles avant de bénéficier d'une édition sur support numérique. Sauf que le dé-zonage des lecteurs DVD est devenu un sport pratiqué dans le monde entier, d'autant que l'opération est peu coûteuse sinon gratuite ! (Les utilisateurs d'ordinateurs munis d'un lecteur DVD trouvent sur Internet des kits de dé-zonage.) Pour les utilisateurs de l'écran télé ou plasma on essaie bien d'interdire leur vente en magasins mais celle-ci est autorisée via Internet !
Le DVD qui a tant d'aspects redoutables (le piratage, le droit d'auteur) en a d'autres qui sont bénéfiques. Outre une conservation correcte du film par rapport à la K7 VHS, elle donne à un film une seconde chance après sa sortie en salle. D'autant que la rotation rapide des films par l'effet de la multiplication des copies - que le film ait ou non du succès - peut aider un réalisateur à conquérir un public, à continuer son métier voire même à retrouver son public en salles !

Quel Avenir ?

Passant de la vidéo VHS au DVD numérique, certains éditeurs offrent comme supplément au film proposé une bande-annonce, voire un making-off, qui s'apparente davantage a du marketing qu'à de l'information. D'autres ont profité de la mutation du support pour offrir au public des compléments à valeur ajoutée. Ainsi en est-il de MK2 qui a l'ambition d'être la Bibliothèque de la Pléiade (avec son appareil critique) du cinéma d'auteur et des grands classiques. Autre piste explorée par les éditeurs : les films de série B ou les « introuvables », voire les films n'ayant pas eu le potentiel commercial pour sortir en salles ou s'y maintenir. C'est la politique éditoriale de labels comme Wilde Side Video ou Carloota.

C'est probablement la seule solution viable pour lutter contre le piratage tant par une copie téléchargée sur un graveur de DVD, que par le canal de l'Internet à haut débit. On peut, supposer, comme cela se passe dans le réseau des salles, que se soient les films du Top 10 de la semaine qui en fassent les frais, laissant la voie ouverte aux films plus pointus et aux films d'auteurs. C'est ce qu'a très bien compris, répétons-le, MK2 qui apparente sa politique à celle de l'édition imprimée.

Par exemple la Collection Chaplin Films, dont le transfert digital s'est opéré d'après les négatifs originaux provenant des archives cinématographiques de la famille Chaplin, ou à partir de la meilleure copie re-étalonnée, avec une bande-son disponible en version remastérisée Dolby Digital 5.1, ou en bande mono originale et accompagné de compléments visuels et des livrets au graphisme soigné qui en font un objet de collection. Reste aussi la possibilité d'une version plus longue (« final cut » du réalisateur), telle Apocalypse Now de Francis Ford Coppola.
Et en Belgique ? Nous avons interrogé Emmanuel Gaspart qui gère la vente des DVD à l'Arenberg Galeries et Michel Condé, pour Les Grignoux.

Emmanuel Gaspart pense que le DVD peut être profitable à l'exploitant de salles. «Le DVD est complémentaire à la sortie salle et puis surtout nous avons la conviction que nos spectateurs recherchent une offre qualitative et ciblée, ce que des supermarchés audiovisuels ne peuvent leur offrir, il y a donc davantage de complémentarité entre les deux supports que de concurrence. »  Et d'ajouter : « Je pense qu'il n'y a pas un marché DVD unique. Pour certains films, la sortie salle devient quasi un produit d'appel pour lancer le film sur le marché DVD trois mois plus tard. Pour d'autres films (et principalement les « classiques »), le DVD permet de recréer une certaine cinéphilie chez les jeunes (mais qui ne passe parfois plus par le créneau salle.) Il sera intéressant de constater l'évolution de la place de la pellicule dans l'esprit des gens ; j'appartiens, je pense, à une des dernières générations qui automatise la relation film et salle (et donc pellicule.) Mais le nouveau-né qui aura trente ans en 2034 n'aura plus ce réflexe quasi conditionné. Il appartient dès à présent à une génération du numérique (et ce quel que soit le format : DVD, téléchargement internet) ou l'effet collectif d'une vision n'est plus prépondérant. Ce n'est pas grave en soi mais il faut en être conscient ! »
Michel Condé des Grignoux précise que, pour des raisons matérielles (espace, personnel, etc.) les DVD ne sont pas vendus dans les salles du Parc et du Churchill. Mais que « néanmoins la question a été envisagée plusieurs fois et il est possible que nous vendions ces produits qui sont plutôt complémentaires que concurrentiels avec l'activité des salles."

3. Cinéart/Cinélibre

Nous avons demandé à Laurence Bastin, responsable du secteur DVD chez Cinéart et Cinélibre, de nous faire le point sur la ligne éditoriale de la maison et sur le développement du secteur DVD dans une maison de distribution qui continue à privilégier le cinéma d'auteur.

Cinergie : Considérez-vous que la sortie d'un film en salles et son édition en DVD sont complémentaires ?
Laurence Bastin : Cela dépend du film qui est distribué. Dans le catalogue de Cinéart, le DVD est plutôt complémentaire que concurrent à la sortie en salles parce que 80% du cinéma que nous distribuons sont des films d'auteur. La vie de ceux-ci étant de plus en plus courte, puisque le parc des salles en Belgique est réduit -- en tout cas dans les villes de province - cela nous permet de donner une deuxième chance à un film en l'éditant en DVD.

L'existence des bonus étant un atout supplémentaire pour les cinéphiles. Pour les films très commerciaux visant un public familial la situation est différente. Je peux comprendre que lorsqu'on a une famille de quatre ou cinq personnes on attend peut-être la sortie en DVD pour éviter une trop grande dépense pour les places au cinéma.


C. : Le choix de la sortie en DVD est fait en fonction de quels critères, son succès en salle ou son potentiel sur le support numérique ?

L.B. : Eliane Dubois, directrice de Cinéart/Cinélibre achète en général tous les droits : salles, vidéos, télévisuels. Donc on le sort en DVD de toute façon même si ce n'est qu'en petite quantité. L'idée étant que les films ayant un plus grand potentiel commercial en salles ou en vidéo nous permettent, par l'argent qu'ils rapportent, à faire de meilleures éditions sur des plus petits films. Cela permet d'offrir aux gens des suppléments intéressants.

C. : Que pensez-vous de la politique de MK2 qui cherche à faire de ses éditions DVD ce que sont les éditions de La Pléiade pour les livres ?

L.B. : J'aime assez bien la politique de MK2. La différence avec nous est qu'ils ont un marché plus grand ce qui leur donne plus de moyens pour créer des collections spécifiques, comme « Découvertes » ou « Classiques." C'est aussi un des objectifs de Cinéart : labelliser un peu plus le catalogue pour que le cinéphile s'y retrouve. Il y a une volonté de sortir les DVD dans un « packaging » qui soit facilement identifiable pour que les gens repèrent facilement nos collections. On tient d'ailleurs à vendre ces films classiques à un prix raisonnable dans un emballage attractif. Cela prend évidemment un peu de temps à mettre en place parce que la présentation des DVD dans les grandes surfaces ressemble à une jungle. On pense éventuellement à des étagères spécifiques, des bannières ou autres. On n'a pas le budget pour dépenser des milliers d'euros en matériel promotionnel mais on peut faire des choses simples qui soient efficaces.

C. : Il y a donc une volonté d'aller au-delà du catalogue et d'explorer l'histoire du cinéma ?

L.B. : Il y a l'envie de travailler sur les nouveautés du catalogue et sur les rachats de catalogue avec des cinéastes comme Tati, Keaton, Pasolini, Fassbinder. Outre les classiques, il y aurait des sous-divisions, comme « Horizon » qui seraient un peu nos « Découvertes » et couvriraient un cinéma plus pointu et une autre consacrée au documentaire de long métrage, un genre auquel Eliane tient beaucoup et qui se développe en salles.
On pense aussi faire une collection « spécial enfant » qui ne serait pas vouée aux seuls films d'animation.

C. : Quel est le tirage moyen d'un DVD ?

L.B. : Cela peut aller de 300 à 15 ou 20 000 exemplaires, excepté pour Le Seigneur des Anneaux qui est un titre atypique dans notre catalogue. D'autant que le marché locatif en Belgique est assez faible sur les films d'auteurs. Le potentiel de location va plutôt à des films plus populaires, des comédies genre RRRrrr !!!. Le film d'auteur est davantage voué à la vente directe.

C. : Quels sont les critères pour qu'un film édité en DVD puisse bénéficier d'un accompagnement intéressant ?

L.B. : Sur beaucoup de titres on a envie de faire des bonus, de donner des outils de lecture de cinéma, de compréhension. Il y a deux cas de figures : Ou nous les achetons à l'étranger ou nous les fabriquons chez nous lorsque nous en avons la possibilité. On a la chance d'avoir pas mal d'équipes de films ou des réalisateurs qui viennent à Bruxelles ou à Paris, on en profite donc pour faire des entretiens plus complets, spécialement prévus pour une utilisation sur le DVD. Il y a aussi une volonté de créer des vrais documentaires sur le film comme dans Les Triplettes de Belleville, où l'on a eu plusieurs heures d'interview et des inserts de story-board. C'est plus attrayant pour le spectateur. Parce que pendant que Sylvain Chomet explique la séquence du bateau, on voit ses animateurs en train de dessiner, on découvre les coloristes. Ca coûte un peu plus cher au niveau du montage mais c'est plus ludique et documenté que les simples questions-réponses.

C. : Et l'idée de mettre systématiquement un court métrage ?
L.B. : Je suis assez pour, il faut simplement que le réalisateur soit d'accord et ai une envie artistique de les montrer. Cela a été le cas pour Fred Fonteyne qui a accepté de mettre l'intégrale de ses courts métrages sur le double DVD de « Max et Bobo et Une Liaison Pornographique. » C'est un bonus qui, je pense, a beaucoup plu. L'important est d avoir une bonne adéquation entre le fond et la forme. On en discute beaucoup entre nous, surtout lorsqu'on a la chance d'avoir une implication directe du réalisateur et/ou du producteur.

C. : Est-ce que vous pensez que le piratage via le téléchargement sur Internet, qui ne fait qu'augmenter, va vous causer du souci ?

L.B. : Je ne suis pas sure que les gens ont envie de télécharger les films d'auteurs. Ils auraient plutôt tendance à télécharger des blockbusters. J'ose espérer que le pourcentage de piratage sur notre catalogue restera faible. A l'heure actuelle, il n'y a aucun système de protection sur le DVD qui fonctionne. Il y a aussi une volonté des distributeurs indépendants de poursuivre les contrefaçons. On ne peut évidemment pas rester les bras croisés mais il y a beaucoup de contradictions juridiques au niveau de la libre circulation des marchandises en Europe, ce qui ne facilite pas la vie des éditeurs indépendants. On essaie de limiter les dégâts. Il est clair que sur Le Seigneur des Anneaux, on aura plus de piratage que sur un film d'auteur. Mais si demain une clé anti-piratage efficace sort sur le marché on va s'en servir.

C. : Comment voyez-vous les sorties Kiosques, en supplément de la presse imprimée. Le film sur support numérique ne risque-t-il pas de devenir un produit d'appel pour vendre les journaux comme Napster l'est au CD audio pour vendre des ordinateurs ?

L.B. : On est en discussion avec d'autres distributeurs pour essayer de mettre en place et de respecter une déontologie en terme de timing : d'abord la sortie en salles, quelques mois plus tard, une sortie en DVD, puis la télévision payante avant les opérations kiosque. Il faut être prudent. La première question est de connaître la ligne éditoriale du média. Comment se différencie-t-il des autres qui pratiquent les mêmes opérations? Il nous arrive de refuser de vendre des titres. Si le film arrive en fin de carrière, qu'il s'essouffle en terme de vente, on peut décider de le faire parce que c'est une bonne opération commerciale et puis cela permet parfois de faire découvrir des films a priori « confidentiels » à un public plus large.

C. : Ne pensez-vous pas qu'il serait préférable pour les films d'auteurs de les présenter à l'entrée des salles, où ils peuvent être mis en valeur, plutôt que de les diffuser en grande surface ?

L.B. : Un de nos autres objectifs est évidemment de développer des points de vente alternatifs qui vont à la rencontre du public cinéphilique. Des salles comme Les Grignoux et l'Arenberg Galeries mais aussi les festivals. On voudrait créer des boutiques dans tous les festivals et multiplier les expériences en librairie. Comme nous le faisons actuellement avec Filigranes. Je pense qu'il faut centraliser les différents supports culturels aux mêmes endroits. J'essaie aussi de sensibiliser les librairies spécialisées en bandes dessinées et en animation pour y mettre des titres comme Les Triplettes de Belleville, Le roi et l'oiseau. L'idée est de fidéliser petit à petit les gens à découvrir des DVD d'auteurs dans les endroits culturels, tout en ne négligeant pas Cora, Macro ou Carrefour qui ont un autre type de public. Pour ce qui est des festivals, on réfléchit avec d'autres éditeurs indépendants à faire des opérations spéciales en adéquation avec la ligne éditoriale du festival et sa politique culturelle.

Ce qui est primordial c'est de trouver des idées pour faire vivre le catalogue de manière intelligente. Si on décide de faire deux versions d'un DVD, l'une comprenant le film et la bande-annonce, l'autre le film et des bonus il faut que ceux-ci apportent vraiment un plus. Si on met un bonus il faut qu'il y ait un vrai travail artistique, intellectuel et formel.
Il y a également moyen de faire des synergies avec la musique, la littérature ou la photo. A nous de trouver ce qui est possible pour chaque titre.

C. : Les bonus fabriqués en Belgique sont-ils repris dans les éditions étrangères ?

L.B. : On a des talents, en terme journalistique et technique. Par exemple, pour Les Triplettes de Belleville, Sylvain Chomet, a pris le documentaire fait en Belgique plutôt que le making off français pour le montrer lors de rencontres professionnelles de l'animation en France. Ce qu'on peut faire ici est de très bonne qualité avec des coûts moins élevés. C'est l'une des premières choses qu'Eliane m'a demandé de faire: produire nous-même les bonus et avoir une démarche proactive envers les vendeurs internationaux pour essayer de les vendre dans d'autres territoires. On a vendu le bonus des Triplettes de Belleville à la France et le bonus du Fils (l'interview des frères Dardenne et d'Olivier Gourmet) au Japon et aux USA. Pour Lost in la Mancha on a une interview exclusive de Terry Gilliam par Louis Danvers, on espère que la productrice le proposera à d'autres distributeurs dans le monde C'est comme cela qu'on fonctionne en Belgique, on n'a pas de pétrole, on essaye donc d'avoir des idées.
Nous avons également établi un forfait à l'année avec un studio de montage pour les bonus que nous produisons. On a trouvé un canevas de travail qui fonctionne dans la qualité, l'inventivité (un bonus doit être créatif) et la rapidité. Il faut penser à les exporter plutôt que le contraire. C'est dans ce sens-là que j'ai envie de travailler. Même chose pour les collections qu'on va lancer. J'ai demandé un canevas pour les jaquettes, les labels de la collection « classiques » à un des studios qui développent nos DVD. Je leur fais confiance parce qu'ils sont créatifs, qu'ils ont des idées et qu'ils aiment notre catalogue. Chaque titre de cette collection qui sortira sera développé chez eux. Aujourd'hui il y aura peut-être vingt titres mais dans cinq ans ils en auront peut-être développé 200.
Daniella Vidanovski et moi sommes d'accord sur la création de bonus. C'est ce qu'on a fait également pour Elephant de Gus Van Sant. Daniella a établi, en collaboration avec Michel Condé, des Grignoux, ce magnifique livret. A la base, on a utilisé son dossier pédagogique qu'on a modifié et remis en forme graphiquement.

(1) Chungking Express, DVD 9, édité par Artificial Eye (sous-titré en anglais), du même Wong Kar-Waï rend davantage justice au travail sur l'image de Christopher Doyle que la version Vidéo-CD venant d'Hanoï. Indispensable lorsqu'il s'agit de Wong Kar-Waï, qualifié par le mensuel The Face du « most fashionnable director on the planet « ! So !

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